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Yes • 90125 / Big generator / Talk

Yes est une sorte de dinosaure boursouflé, groupe progressif et barré, aux albums farcis de titres d’une demi-heure, de flutiau électronique et de jam session interminable. Le tout emballé dans de très jolies pochettes SF de Mister Dean. Bref, Yes c’est assez chiant.
Comme chez tous les grands groupes, le line-up a évolué. Le guitariste Steve Howe s’est un jour barré pour monter Asia (c’est pas la plus mauvaise idée qu’il ait eu çuila, le Asia avec John Wetton étant de grande qualité).
Le remplaçant de Steve Howe se nomme Trevor Rabin. Je ne suis pas un spécialise de Yes, mais j’imagine que le gars a du arriver avec deux trois Rocktron sous le bras, un gros harmonizer et la volonté d’écrire des chansons, histoire d’être complètement fou.
Et voilà 90125 (le nombre est la référence donnée au groupe par sa maison de disque). Conspué par les fans, l’album s’ouvre sur un single définitif, magnifié par un riff inoubliable : « Owner of a lonely heart ». La preuve qu’un groupe de vieux barbons peut être moderne (on est en 1983, faut remettre tout ça dans son contexte). Sonorités électroniques, guitares Star Wars (la fameuse harmonisation du solo). Et puis des refrains. L’arrière garde prog en a des larmes aux yeux. Yes s’est vendu aux diables cornus de la musique pop, à la plèbe bêlante, au grand public… Les salauds, les traîtres, qu’on les pende. Sauf que si on n’est pas fan de titres de deux heures et de « pièces musicales » sans queue ni tête, 90125 est le meilleur des deux mondes. Yes expérimente en sonorité, s’offre des petits délires typiquement prog (l’intro du mélancolique « Changes »), tout en balançant des chansons pop qui tuent (« Changes », encore lui…). Cette chanson est un bijou : après l’intro / outro prog-percussive, on a droit à un triste arpège, un riff FM, un refrain facile, un solo tout en finesse et en son clair, un break ou la voix Anderson tutoie les anges… Du grand art. Et toujours ce son typique (un peu daté aujourd’hui, je vous l’accorde). Le disque n’est pas parfait. Yes retrouve de temps à autre ses vieux travers et le grand n’importe quoi (l’insupportable « Leave it », « City of love » et son couplet lourdingue).

Avec Big generator, Yes poursuit sa route. Le groupe recherche une pureté sonore grâce au digital. Il veut entrer dans l’ère de l’ordinateur. Il tente encore une fois la modernité avec des sons typés, des guitares cristallines moulinées dans des processeurs et des racks empilés toujours plus haut. La voix d’Anderson, plus aiguë et pure que jamais s’inscrit complètement dans cette démarche : la quête de l’ultime clarté, d’une virginité musicale, plaçant sa création hors du temps, loin de l’imperfection quotidienne et matérielle. Via cette ambiance immaculée et cette perfection sonore, Yes cherche l’émotion pure. Une quête proche des compositeurs classiques (même si le media n’est pas le même).
Le gros générateur démarre très fort avec « Rhythm of love », une sucrerie pop ciselée… Un tube paré d’harmonies vocales délicates (Anderson est en permanence soutenu par d’autres voix) et d’un refrain immédiat. »Big Generator » s’inscrit dans la lignée de « Owner of a lonely heart » (les accentuations de claviers notamment). « Shoot high aim low » est d’une lenteur à faire fuir, mais le climat installé dès le départ hypnotise : guitares minimalistes ricochant en échos infinis, nappes majestueuses de clavier, Anderson chante comme un ange (encore une fois). Rabin, sous le vernis tape à l’œil de sa gratte noyée d’effets, produit des solos d’une justesse phénoménale. « Shoot high aim low » élève, renvoie dans des espaces inexplorés, des hauteurs stratosphériques. On plane oui, mais sans jamais sombrer dans ce psychédélisme patchouli, ces breaks interminables de freaks sous acides typiquement seventies. Ici tout est beau : ce sont les mélodies et les sonorités qui hypnotisent, pas la surenchère ou la répétition sans fin. Effet chaud / froid, l’enlevé « Almost like love » réveillerait un mort, enchaîné au deuxième tube intersidéral du disque : « Love will find a way » et son intro de faux violons, son refrain lumineux, et toujours ces harmonies vocales magnifiques… Parfait.
Le groupe s’égare à nouveau avec le très prog « I’m running » pour conclure le disque avec un « Holy lamb » intimiste (Rabin avec une électro-acoustique réverbérée comme un stade de foot arrive à être intimiste… un tour de force).
Big generator est aussi pur et franc que les couleurs primaires de sa pochette. Et tout aussi positif.

Il faudra attendre presque dix ans pour découvrir la suite (entre temps on a eu droit à l’exécrable Union, l’album réunissant ancienne et nouvelle équipe). Talk déboule en 1994. Pochette blanche (encore ce concept virginal) et même recette que pour les deux précédents. Un son froid et numérique, limpide, la voix venue du ciel de Jon Anderson dominant une musique élégante, habile mélange de pop, de rock FM et de ce que peut produire de meilleur le prog : des contre-pieds et des dérobades à la normalité, quelques errances et chemins de traverses sans autre but que de proposer une musique riche et passionnante.
Talk est l’aboutissement des efforts. Si sur les deux disques précédents on distinguait clairement titres pop et titres plus aventureux ou émotionnels, ici tout est joyeusement fondu, mélangé, mixé pour donner une musique brillante, éblouissante où l’émotion n’est jamais entravée par le son numérique (« I am waiting » par exemple, 7 minutes magnifiques, un thème / gimmick minimaliste et superbe….). Une performance.

Je n’ai plus écouté Yes par la suite. La réapparition de leur vieux logo, des pochettes de Dean et l’absence de Trevor Rabin (l’homme à la guitare de la Nasa) m’ont refroidi autant que l’écoute de Union… Je ne dis donc jamais que j’aime Yes, non pas par honte ou gêne (et puis quoi encore ?) mais plutôt parce que « mon Yes » n’est pas celui de Fragile ou Close to the edge.

One Comment

  1. Kommander 12/12/2017 at 15:45 - Reply

    Hi!

    J’ajouterais même que tous les groupes de prog ou autres styles voulant alléger un répertoire se sont tous fait taper dessus. King Crimson, Genesis, Can, Magma, Frank Zappa, Rush… Cela donne un peu l’impression que le public prog, comme celui de la musique contemporaine ou l’auditoire de France Musique, a les oreilles tellement galvanisées qu’il ne réagit qu’aux trucs les plus violents.

    K.

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