Stratovarius • Nemesis

C’est une vieille histoire. Qui a commencé avec Dreamspace dans une galaxie lointaine, très lointaine. A l’époque, Hard Force décrit le groupe comme un croisement entre Helloween et Queensrÿche. Soit la synthèse improbable de deux fleurons de ma discothèque.
Je m’ampute de 140 francs (22 euros) au bas mot pour cet album et l’écoute en boucle. « Chasing shadows » quoi. Dès lors j’achèterai tous les Stratovarius. Bon an mal an. Jusqu’à Elements Pt II. Forcément, chacun ses limites (je vous invite à vous reporter à la disco consacrée au groupe pour plus de détails).

Vu de l’extérieur, dans le « vrai monde », par des gens intelligents et de bons goûts, Stratovarius appartient à une catégorie précise de groupes : les groupes de merde. Soyons lucides. Évoluer dans la sphère metal discrédite d’entrée. Pas la bonne carte, pas le bon club. Personne de censé ne s’égare du côté du speed mélodique, des voix lyriques, des tempos à la nitroglycérine et des mélodies « faciles ». Autant de critères qui font se tordre les bouches et lever les yeux. Au ciel. Vers Saint Lou Reed, Père Pop ou un autre, vers cette intelligentsia de l’élitisme rock, défenseur « d’élégance » et d’intelligence. De prétendue authenticité. Alors même que leur dieux païens se complaisent souvent dans l’idiotie, la facilité, le mauvais goût. Mais avec décadence. Un critère qui sanctifie le premier con venu. Du genre Pete Doherty. Shootez vous à l’Ajax WC, les cons vous trouveront non seulement truculents mais également passionnants et teeeellement frais. Chantez vos OD, votre blennorragie et vous passerez pour un poète moderne. Murmurez le caniveau, l’endormissement dans vos propres vomissures et vous toucherez à la grâce totale, à l’art pur.

L’art. On y revient. Toute la différence entre le rock acceptable et le reste (la pop, le metal, etc.) se niche dans ce mot de trois lettres : A-R-T. Stratovarius n’a rien d’artistique dans sa démarche : son imagerie SF / anticipation le condamne définitivement à la benne pour adolescents attardés (une vache dans un pré c’est de l’art, un serpent jaillissant d’une tombe c’est grotesque). Le too much plastique des finlandais (sons de claviers Bontempi, prods lisse comme un cul, chanteur « aigu », etc.) porte en lui les gênes du ridicule pour les historiens rock qui privilégient toujours le non chanteur, le discours sexué, la thématique de l’addiction et bien entendu la noirceur. Aucun artiste « lumineux » n’obtiendra jamais les faveurs de l’Histoire. On admire Freedie Mercury, homo, décadent, mort du sida, mais tout le monde se fout de Queen (baroque, joyeux, kitsch). Alors Stratovarius j’en parle même pas.

Il aura fallu deux albums à Matias Kupiainen pour remplacer totalement Grotimo. Je ne reviendrai pas sur l’attitude de Kotipelto et Johansson qui, bons rentiers, ont préféré capitaliser sur une enseigne connue à laquelle ils n’ont donné que de leur temps (Johansson notamment) plutôt que de partir sur les chemins de la création et poser les bollocks sur la table. Ils ont même poussé le cynisme au point de recruter un jeune Tolkki, guitariste doué, compositeur et producteur. Hallucinant.

Avec Nemesis, le Matias est devenu reine du bal. Il avait rassuré sur Elysium et confirme ici son potentiel. Alignement de tubes, « Halcyon days » en tête, qui sonnent comme du Tolkki sans en être vraiment. Habillé par des zigouigouis électros modernes vieux de 15 ans (la même approche rétro-futuriste que Luca Turilli sur Prophet of the last eclipse), inscrit dans la démarche d’efficacité dance music que j’évoquais dans le sonik #001, « Halcyon days » se pose comme le single ultime. Construite sur un riff démoniaque, 100% vingt-et-unième siècle et un couplet dépressif et tendu, la chanson explose au refrain pour ne plus nous lâcher.
Ce riff… rapide et virtuose, basé sur un enchaînement de phrases en legato, faussement néo-classiques mais très contemporaines en fait. On entend ce genre de chose dans les groupes post-rock / metal où les sections instrumentales occupent une grande place par exemple. Pour mieux se rendre compte, cette vidéo d’un guitariste reprenant la chanson… Notez l’extrême simplicité du reste et l’absence de solo.

Si « Halcyon days » était l’exception, Nemesis ne bénéficierait pas d’un article complet, alors même que j’ai consacré des pages à la discographie de Timo Tolkki. Mais « Fantasy » (signé Porra, le bassiste), « Dragons » (Johansson) et « Unbreakable » s’inscrivent dans ce registre. Des titres qui, vous l’imaginez bien, déclencheront les rires des précieux ridicules cités plus haut, pour qui, seule une poésie approximative chuchotée dans le noir sur des guitares mal accordées témoignent du talent. Alors même que Nemesis est une démonstration permanente du seul talent qui compte dans le domaine de la chanson : la composition. Et celui de la mélodie bien entendu. Ce talent unique qui transcende les genres, les sons, l’imagerie ou je ne sais quoi d’autre, parce qu’une bonne chanson est une bonne chanson. Avant tout.

Le Matias a également mitonné des titres un peu plus heavy. « Out of the fog » et son riff « Tolkkien » très nerveux, « Abandon » en ouverture, dont la première section de solo montre le registre de son guitariste, « Stand my ground » (cavalcades, harmoniques sifflées, couplet matraqué et anxiogène, fuckin’ solo), etc.

Deux phrases sur les solos de l’album d’ailleurs : ce gars appartient à cette nouvelle génération de guitaristes qui sait tout jouer et mélange les écoles néo-classique et moderne (Vai / Satch). Écoutez notamment « Castles in the air ». La plupart de ses interventions sont à tomber, au point de pousser au cul ce gros flemmard de Johansson qui se sort les doigts et pond enfin des solos de clavier pertinents (il était temps).
Si Victor Smolski (Rage) reste probablement le meilleur dans ce genre (à la fois plus polyvalent et plus typé), des jeunots comme Kupainien n’ont pas à rougir et amènent un vrai vent de fraîcheur au monde de la guitare metal qui, après la vague néo anti-solo puis la standardisation turillo-malmsteenienne, tourne en rond. Manque plus que ces mecs redécouvrent Van Halen (comme Smolski justement) et c’est tout bon.

Nemesis offre un nouveau standard dans la discographie de Stratovarius (au côté de Visions et Destiny) et le ramène à nouveau dans le peloton de tête du metal rapide et traditionnel, saturé de sorties approximatives à la Avantasia (le dernier notamment). Cet album ne bénéficiera évidemment pas d’une bonne critique au delà des spécialistes, ni même de considération d’ailleurs. Pas assez artistique, pas assez drogué ou gerbeux, sans gargouillis égotiques et petits matins fatigués. Tant pis. Stratovarius reste le compagnon de journées conquérantes et énergiques, de réveils jus d’orange, d’expressos sans sucre, de flashes radars et d’une joyeuse mélancolie. Speed of life.

Discographie Stratovarius / Timo Tolkki ici.

Leave A Comment