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Sound City [DVD]

Dave Grohl est un gars énervant. Sympa, talentueux, ouvert, respectueux, respecté, marrant, intègre, il accumule l’or et le platine le sourire aux lèvres, guitare et bonne humeur en bandoulière. Et le voilà co-producteur et initiateur de « Sound city », un film consacré au studio d’enregistrement du même nom.
Assez émouvant ce documentaire retrace le destin tout particulier de ce lieu, ancien atelier réaménagé, qui vivote avant de connaître le succès grâce à Fleetwood Mac et une tripotée d’artistes west coast pour la plupart (Rick Springfield, Tom Petty, Grateful Dead, Reo Speedwagon, mais aussi Pat Benatar, Neil Young, Cheap Trick ou Foreigner), suivi de la vague hard US / heavy metal des années 80 (Loudness, Dio, Ratt, Keel…). Même Fear, le groupe punk / hardcore from LA y passe. Après cette période faste, Sound City voit son portefeuille client se réduire à peau de chagrin jusqu’au jour où Nirvana et Butch Vig y enregistrent Nevermind. La réussite de l’album relance l’activité et tout le rock / metal indé (ou assimilé) y défile : Rage Against the Machine, Weezer, Tool, Queens of the Stone Age, Bad Religion, Nine Inch Nails, etc. (liste complète : http://soundcitystudios.net/recordings-by-year)

Mais tout à une fin, et si le studio a imposé sa différence (table 24 pistes au son unique, pièce à l’acoustique parfaite pour l’enregistrement de la batterie, approche vintage) il ne peut lutter face à la vague numérique, au rapport qualité / prix des home-studios et ferme définitivement ses portes. Dave Grohl, séduit depuis longtemps par l’état d’esprit de la boutique et par le son légendaire de la table de mix, rachète la bête et l’installe dans son propre studio. Il rameute un paquet d’artistes ayant enregistré au Sound City pour publier un album hommage, Sound City real to reel en sus du docu.

Voilà pour l’histoire. Un conte moderne, de réussites et d’échecs, de passion et de transpiration pour un film truffé de détails et d’anecdotes captivantes. Au premier visionnage, cette aventure humaine noue les tripes et arrache des larmes. Ce Dave Grohl, quel type !

Mais quelque chose me gêne dans tout ça. Alors, je regarde une deuxième fois. Et je comprends la manip’. « Sound city » (guillemets = le film, sans guillemet = studio) est écrit et construit, quasi fictionné comme un tire-larmes. Comme un témoignage à la gloire du rock’n’roll, du mythe. De la légende. Face caméra, Dave, sincère, raconte que cette table de de mix a changé sa vie. Même si Nevermind aurait probablement connu la même destinée sans le Sound City, je comprends son point de vue. Quand on fait le bilan de sa vie, de son parcours, quand on analyse ses choix à chaque « carrefour », on sacralise certaines choses. « Ce jour-là je bois une bière avec un tel, il me raconte ceci, je décide cela… Cette bière a changé ma vie ». Dave a débarqué avec Nirvana et Butch Vig dans le bouge Sound City et ne pensait pas en ressortir avec un album multi-platine. Et pourtant, vingt cinq ans après, s’il schématise, c’est bien à cet instant précis que sa destinée a bifurqué.

Grohl partage avec le spectateur ce point de vue, cette vision romantique et rock’n’roll des choses, logique et cohérente avec le personnage. Suffit de le voir s’éclater avec Lemmy en studio (dans le film Lemmy), raconter son admiration pour Little Richards ou se rappeler qu’avant d’enregistrer The colour and the shape, le deuxième Foo Fighters, il a cherché le producteur de Trompe le monde des Pixies pour retrouver ce son, etc. Ce gars est un passionné. Il reste un « kid », un fan de rock et de sa mythologie, l’un des derniers lecteurs de notes de pochette.

Mais cette soit disant mythologie peut faire tiquer. Comme à peu près toutes les soit-disant légendes du rock’n’roll. Parce que le rock n’est pas quelque chose de grand. C’est un produit. Il a été conçu dès le départ comme un objet marketing (des égéries, des 45 tours, de la libération sexuelle, de la facilité, la création d’un nouveau segment de consommateurs, etc.). Sa commercialisation a toute de suite bénéficié de stratégies et de techniques très étudiées pour transformer ce petit business en une industrie très rentable. Et aucune légende n’est née dans l’industrie et les services marketing, à part celles créées de toutes pièces pour vendre encore plus de yaourts / voitures / shampoings.

Quelques points douteux et pénibles ternissent donc le récit. Sound City appartient au départ à Joe Gottfried qui enregistrait gentiment des groupes divers, sans trop s’occuper des finances. Il s’associe à un business man, Tom Skeeter. Ce dernier explique qu’il s’est lancé dans la musique en espérant décrocher le jackpot. Si le succès n’était pas arrivé par le rock west coast, puis par le hard rock, le metal et l’indé, mais plutôt par le ska, le reggae ou la dance, Skeeter aurait été ravi de la même manière. Le dollar n’a pas d’odeur. Pas de mythe ou de légende ici, juste un plan comptable.

Interrogé par Grohl, Skeeter raconte le gros investissement qu’il a choisi de faire en optant pour la table Neve. Elle coutait une fortune mais représentait un gros espoir de développement pour la société. Une sage décision de la part d’un chef d’entreprise, prenant un risque et espérant en tirer des bénéfices. Normal. Plus tard, papy Skeeter sourit en se rappelant le premier chèque d’un million de dollars suite au succès de Rick Springfield (managé par son associé Gottfried). L’argent circule dans le Sound City et l’entreprise est florissante. Mais quelques minutes après, la belle Paula, ex-directrice du studio explique les raisons de son départ. Après dix ans de bons et loyaux services (les artistes en témoignent) on lui a refusé une augmentation et une deuxième semaine de congés. Cette anecdote, associée au sourire de Skeeter et ses souvenirs de champagne quand les chèques arrivent, passe mal. La légende en prend un coup.

Quand les nouvelles technologies déferlent sur le monde de la musique, Sound City n’investit pas et se cramponne à sa Neve et ses bandes magnétiques. La nouvelle gérante, Shivaun O’Brian, investit 200 dollars pour repeindre l’endroit et basta. Ce refus d’investissement dans le numérique par manque de moyens (le studio est au plus bas à ce moment là) ou de vision à long terme, se transforme en une « philosophie », une « démarche résistante » via le succès de Nirvana. Là aussi, confusion des genres. Grohl, Petty, Black vantent les mérites de l’enregistrement live mais si Petty a enregistré Damn the torpedoes de cette manière il a également opté pour les services et l’hyperproduction de Glynn Johnson sur deux (merveilleux) albums : Full moon river et Into the great wide open avant de revenir à des choses plus brutes avec Rick Rubin. Black a effectivement enregistré live en mixage direct sur deux pistes ces disques à partir de l’album des Catholics, (du vrai live intégral pour le coup) mais l’ensemble des albums sortis de Sound City a bénéficié d’overdubs à gogo, et ce dès le premier Fleetwood Mac.

Tout ce passage consacré à l’enregistrement live est un mensonge. Connaissant les « qualités » de chanteur de Kurt Cobain, on se doute bien qu’il n’a pas pu interpréter Nevermind, tel qu’on l’entend, dans des conditions live. Les « basic tracks » ont peut-être captés en direct, mais le mille feuilles de guitare et toutes les parties vocales proviennent de « re-re ».

L’autre exemple flagrant de « demi-mensonge » est celui de Rage Againt the Machine. Son batteur (ou bassiste, j’ai un doute) prétend que le fameux premier album a été enregistré en condition live en une nuit, face à quelques potes pour recréer une atmosphère de concert. Idée géniale et images bluffantes. Mais ce que ne précise pas le documentaire c’est ce qui a fini sur les bandes cette nuit là. La batterie ? La basse ? Peut-être. Sûrement pas la voix.

Pour le mythe, pour la légende du rock, celle à laquelle tous les fans (dont votre serviteur) voudraient croire, Grohl et ses potes avec une naturelle et sincère envie que la vérité corresponde à leur (notre) idée du rock, se réinventent et réarrangent l’Histoire, sans mentir effrontément mais par omission.
Pour que le récit devienne édifiant, exemplaire et que nous pleurions ensemble quand Shivaun O’Brian, gérante de l’affaire pendant vingt ans se retrouve à la rue, sans retraite ni assurance maladie. Mais comment expliquer, quand on aligne autant de disques d’or et de platine, que les employés restent aussi démunis à la sortie ? Est-ce là le mythe du rock ? La légende « qui mérite d’être racontée » : j’ai enregistré en quinze jours en vrai-faux live, je suis devenu millionnaire, tout le monde est finalement resté sur le carreau mais qu’importe, c’est un lieu magique où de la si belle musique a été créée…

Le conte de fée se poursuit et nous explosons de bonheur quand Dave « the saviour » Grohl revient dans les murs, embarque la Neve et rappelle tout le monde pour préparer l’album. S’en suit une série de « great », de « awesome » et de « hugs » en chemise à carreaux.

Et j’en arrive au dernier point d’achoppement. Grohl accueille dans son studio Rick Springfield (une sorte de Jean-Jacques Goldman US), Rick Nielsen (Cheap Trick, le décrié Beatles du hard rock), Stevie Nicks (chanteuse des Fleetwood Mac, accusée en son temps d’avoir perverti un groupe de blues de puriste avec son guitariste de mari), soit le top du rock commercial US grand public. Et tout le monde de se claquer la bise. C’est beau. Pourtant, j’imagine bien Kurt Cobain et Nirvana dans son ensemble chier sur tous ces gens à l’époque de Nevermind. Comment sont-ils passé de vendus à cools ? L’âge ? La sagesse ? Et quelle différence avec Coldplay finalement ? (cf. le clip de « Walk » des Foo Fighters). Et pourquoi Corey Taylor est-il invité et pas Minoru Nihara (Loudness) ou Stephen Percy (Ratt) ? Et Bad Religion ? Et Rancid ? Vous me direz, Dave fait bien ce qu’il veut, c’est son projet. Mais j’aimerais avoir l’explication et plus de détails sur ces points.

J’en conviens, ces réserves et ces remarques sont celles d’un quadragénaire fan de rock, gauchiste et français. Nationalité qui change la perspective et la perception même de la légende rock. Un fan de Noir Désir loue rarement Little Richards, Motörhead ou Cheap Trick, un amateur des Foo Fighters made in France sait rarement qui sont Chuck Berry ou Rick Nielsen et la réussite en dollars gêne toujours les punks européens (alors même que les Ramones rêvaient de vendre des palettes d’albums). Il me semble que l’on touche là la différence fondamentale entre la vision artistique et la notion d’intégrité des deux côtés de l’Atlantique. Dave Grohl est un gars honnête et plein de talent, je m’en veux presque de le « tailler » un peu dans ce papier tant les gens comme lui sont rares dans le monde de la musique. Il renvoie énormément de choses positives et doit probablement inspirer pas mal de groupes, ne serait-ce que par sa démarche et son attitude. Mais avec toutes ces qualités, je m’étonne qu’il triche, même inconsciemment. Pourquoi mentir sur des points présentés comme essentiels dans le film ? Pas besoin de me faire croire que les sons phénoménaux du premier RATM et du deuxième Nirvana proviennent de sessions live pour me convaincre de leur qualité. J’aimais déjà la plupart de ces artistes et certains figuraient déjà dans mon « panthéon personnel », pas besoin de mensonges et d’enjolivements pour lustrer encore plus leur blason.

Malgré ces remarques, « Sound city » reste un documentaire rock remarquable, très intéressant et qui, pour une fois, met en avant la musique et les musiciens, leur passion et leurs envies plutôt que leurs addictions et leurs travers extra-musicaux. En cela, il se place dans la courte liste des meilleurs films du genre. Et s’il émeut et interroge en même temps, que demander de plus ?

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