Running Wild et Sabaton, ou les délices de la médiocrité

Lors d’un récent échange épistolaire et néanmoins amical, je louais la virile et franche musicalité d’un groupuscule scandinave à fragrance germanique du nom de Sabaton.
Groupe que j’avais souvent rangé dans la catégorie « CDLM » (acronyme m’ayant valu une réputation de fin cyber-diplomate et qu’il faut lire comme suit : C’est De La Merde). Pourtant, lors d’un week-end de dépression et dans le simple but de me moquer de ses fans, j’avais remis le couvert avec Sabaton. Et là, faiblesse morale ou désœuvrement, j’en vins à apprécier la chose. J’hésitai alors à avouer ma faute ou, plus simplement, comme tout bon grand criminel, fuir vers un pays sans accord d’extradition avec la France. Las, mon honnêteté intellectuelle prit le dessus et me poussa à coming-outer dans un topic (comme disent les gens qui fréquentent un peu trop la toile) d’un célèbre forum.

Quelques mois plus tard donc, l’écoute de la discographie complète du groupe achevée, je louais les mérites de ce petit millésime à un palmipède de ma connaissance qui me lança tout de go, avec la charmante maladresse qui le caractérise « Ouais mais Sabaton c’est un peu comme Running Wild, c’est rien que du pas bon de D2 qui pue ».
En dépit de sa syntaxe approximative, le Canard avait décidément de la répartie (l’âge venant, je trouve que ce disciple prend même sacrément de caquet). Décidé à le lui rabattre et à lui rappeler qui est le patron, me voici, touché par ma muse (mais pas là où je l’aurais souhaité) avec ce titre : « Running Wild et Sabaton, ou les délices de la médiocrité ». Dont acte.

La médiocrité rock : un pléonasme
Je pouffe à l’idée même d’associer certaines formations rock à la notion de médiocre. Tant le rock, dans son entier et par définition, EST médiocre (Rolling Stones, Martin Circus) voire, se VEUT médiocre (Ramones, Velvet Underground). Musique de crétins au service d’un quatre temps réglementaire — à peine le double de la musique qui marche au pas (et qui « ne me regarde pas ») — et d’un sens de l’harmonie ayant dépassé depuis peu les cinq notes du blues, le rock est un genre mal chanté par des garçons pré-pubères braillant des textes dont la vacuité n’est pas sans rappeler le grand œuvre de Jean-Michel Jarre.

Alors, mes bons amis, prôner un quelconque élitisme, prétendre trier le bon grain de l’ivraie et parvenir à distinguer, dans ce flot de nullité du « meilleur » et du « moins bien », du « remarquable » et du « médiocre », relève de la contre-performance, de la perte de temps et d’une notion toute personnelle de l’infiniment petit. Toute chose qui obnubile pourtant le fan de rock (qu’il soit dur, métallique, punk ou prog) au point d’occuper assez son cerveau pour ne plus trouver aucun attrait aux femmes, au football et aux voitures, voire à la drogue pour les plus atteints et les plus blogueurs d’entre nous.

Dans ces remugles nauséabonds de nullité, l’amateur se prend au jeu du tri et de la classification, mettant au point des critères, des grilles de notation, des systèmes de valeurs. Si, si, un amateur de prog croit VRAIMENT qu’un break de flûte c’est original. Au même titre, un fan de punk croit VRAIMENT qu’un solo de guitare incarne le mal plus certainement qu’un meurtrier d’enfants.

Fort de cette armada d’arguments rationnels, notre guerrier sacré du binaire brave ses congénères sur le net, autour de la machine à café ou accoudé au comptoir (tranquille, peinard), sentençant que Metal heart est le plus grand album d’Accept et l’un des dix meilleurs albums de metal tout court, « si tu sais pas ça mon pauvre ami, tu vaux pas plus qu’un demi éventé » (ceci dit, faut vraiment être un boulet pour pas entendre que Metal heart est l’un des dix meilleurs albums de metal tout court).

En courant sauvage
Quelle tristesse. Et, forcément, quand on parle de tristesse, on en arrive à Running Wild. Quoi de plus pathétique que ce quatuor au répertoire limité à deux types de chansons (les rapides et les ennuyeuses) et trois thématiques (la guerre, les pirates, la guerre des pirates). Tout chez Running Wild est limité, à commencer par son chanteur et leader, l’inénarrable Rolf Kasparek dit « Rock’n’Rolf », un sobriquet qui en dit long sur sa santé mentale (au cas où ses tenues de scène ne vous aient pas donné d’indice).

À la peine en permanence, le pauvre grogne sur une octave et demi. Nuance ? Timbre ? Hein ? Limité vocalement, le monsieur s’accompagne à la guitare via un jeu peu inspiré et répétitif (tremolos à gogo), ne laissant aucune place à son guitariste attitré lorsqu’il en a dégoté un meilleur que lui. Mais son ego mal placé ne s’arrête pas là et le pousse à produire certains de ses albums pour un résultat médiocre : une batterie au son de boîtes à rythmes (à tel point qu’on entend peu la différence quand Running Wild se passe des services d’un vrai batteur sur The brotherhood).

En dépit de ses limites intrinsèques, Kasparek mènera sa barque 13 albums durant. Et en dépit de ses limites intrinsèques, je pense m’être fadé toute la discographie du groupe (et j’en possède une bonne proportion). Parce qu’après deux disques caverneux et noirâtres, Under Jolly Roger marquera vaguement les esprits avec une pochette sympa, un sticker qui prévenait l’auditeur que des bruitages incroyablement réalistes l’attendaient (j’espère que le mec du marketing qui a pondu cette connerie a été vidé de ses organes vitaux à la petite cuillère) et une poignée de titres relativement réjouissants pour tout fan de metal bas du front.
Si l’originalité, l’ambition, la variété ou le talent pur ne font pas partie du vocabulaire de Running Wild, reste que les chansons… restent. On lève le poing (« Raise your fist »), on secoue la tête comme un primate, bref on fait son metal fan de base. Running Wild, c’est un peu comme les frites et le chocolat, tout le monde aime bien même si on en a déjà mangé des centaines de fois.

Dans la relative linéarité de la discographie on discernera quelques temps forts : Under Jolly Roger (la transition entre les débuts boueux et un speed metal light), Port-Royal (premier classique) et Black hand inn (le deuxième, celui qui imposera cette production plastique très particulière). Si l’on est de bonne humeur ou fan invétéré on ajoutera le très speedé The masquerade, Death or glory et The brotherhood. Pour les amateurs de raccourcis, Live fera office de bon best of. A fuir : les albums napoléoniens (The rivalry, Victory), Blazon stone, Pile of skulls, Rogues en vogue (catastrophique chant du cygne) et Shadowmaker (catastrophique chant du phénix), même si la différence entre les bons et les mauvais demeure ténue.
Reste le cas du premier live, Ready for boarding : un album simple, à la production miteuse, qui a pour avantage de compiler les meilleurs titres des premiers albums, « Mordor », « Prisoner of our time », « Adrian S.O.S » et un excellent inédit : « Purgatory ». C’est nul mais j’ai du écouter ce pauvre disque 5897 fois depuis sa sortie. Au moins.

C’est mon vice, ma bataille
À part devenir fan de Grave Digger ou de Rhapsody, je ne pensais pas descendre plus bas que Running Wild. Mon crime remontant aux années 80, je comptais sur la prescription. Las, Sabaton m’attendait, bien planqué dans sa Scandinavie natale, tout de treillis vêtu. Bon, côté treillis, je n’étais pas impressionné. On ne la fait pas à un fan d’Accept. Et Agent orange doit traîner chez moi (en toute logique entre un Slayer et un Sonata Arctica), alors, hein, même pas peur.

Quoi de plus pathétique que ce quintet au répertoire limité à un seul type de chanson (les bonnes et les ennuyeuses) et une seule thématique (la guerre). Tout chez Sabaton est limité, à commencer par son chanteur et leader, l’inénarrable Joakim Brodén aux ray-bans miroir (avec un treillis c’est la méga classe), un look qui en dit long sur sa santé mentale.

À la peine en permanence, le pauvre grogne sur une octave et demi. Nuance ? Timbre ? Hein ? Limité vocalement, le monsieur s’accompagne (en studio) d’un clavier peu inspiré et répétitif (tut-tuts à gogo), ne laissant aucune place à son pianiste attitré lorsqu’il en a dégoté un meilleur que lui. Son ego ne s’arrête pas là et le pousse à produire certains de ses albums pour un résultat plutôt réussi. Gros son, pas de subtilité mais ça tombe bien, Sabaton n’en produit jamais aucune. Le groupe passera du gros à l’énorme en s’installant dans les studios Abyss de m’sieur Tatgren.

En dépit de ses limites intrinsèques, Broden mène sa barque depuis 5 albums. Et en dépit de ses limites intrinsèques, je pense m’être fadé toute la discographie du groupe (et j’en possède une bonne proportion).
Si l’originalité, l’ambition, la variété ou le talent pur ne font pas partie du vocabulaire de Sabaton, reste que les chansons… restent. On lève le poing (tout le temps), on secoue la tête comme un primate, bref on fait son metal fan de base. Sabaton, c’est un peu comme les frites et le chocolat, tout le monde aime bien même si on en a déjà mangé des centaines de fois.

Dans la relative linéarité de la discographie on ne discernera pas vraiment de temps fort, tant les disques se ressemblent. Seule évolution notable, la présence et le rôle des claviers qui ont pris de l’ampleur au fil du temps. The art of war reste peut-être la plus grande réussite du groupe, et son dernier Carolus Rex sa moindre performance. Mais tout ça se joue dans un mouchoir de poche et il est difficile de déterminer si la petite baisse de régime sur ce dernier est une légère variation ou le début de la fin.

Humain, trop humain
On a beau lutter, trier, choisir, sélectionner, trancher dans le vif, concevoir sa discothèque comme une mécanique de précision où pas une pièce ne doit céder, il existe toujours des disques qui parviennent à  fragiliser la structure, briser le bel ordonnancement et entacher une réputation. Il faut alors l’accepter et ne pas bouder son plaisir. « That’s life ». Nous sommes faibles. Humains. Trop humains.
Parfois l’angoisse m’étreint et, coupable, je m’interroge. Quel groupuscule médiocre tisse sa toile pour m’emberlificoter via un heavy metal quelconque mais hypnotique et roboratif ? Dans ces moments là j’écoute généralement un vieux Queensrÿche. Ou un Rainbow. Pour me rassurer et oublier ma triste condition de fan de metal crétin.

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