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Queensrÿche • Rage for order / Operation : mindcrime

Une nouvelle mode associe l’adjectif « progressif » à tout ce qui bouge. Insupportable. Dès qu’un riff dépasse en complexité du Angus Youg dans la partition : prog. Dès qu’on évoque autre chose que la fiesta du samedi soir ou le rock’n’roll all night : prog. Un musicien sait aligner deux phrases ? Prog.
Une seule réaction possible : merde. Merde à cette simplification de la pensée et de la classification. C’est aussi con que de classer tout le hard / metal US des années 80 sous l’étiquette « hair metal ». Ça n’a aucun sens.

Le progressif englobe les groupes expérimentaux des années 70. Expérimentaux dans le sens : nouveaux instruments, recherche de nouvelles sonorités (l’évolution du matériel dans le domaine guitare et claviers), inclusion d’autres formes musicales ou au moins d’autres influences (jazz, musique classique ou folklorique), place à l’improvisation, recherche d’ambiance, dilatation des durées de chanson, albums concept…
Comme je l’ai déjà évoqué dans l’article sur Kalisia, le metal progressif n’a récupéré qu’une partie de ces ingrédients, laissant les plus intéressants de côté pour accoucher d’une mixture plus ou moins digeste selon que l’on porte des lunettes et des polos Lacoste ou pas. Si l’on en croit les crétins, Queensrÿche fut en son temps, le précurseur du metal progressif. Iron Maiden, se voit lui aussi affublé de l’épithète malheureuse depuis quelques années. Même les musiciens, qui n’y pensaient pas en jouant un break de plus d’une minute, y recourent désormais, confortant les nuls dans leur position. Au secours !
— Quelle agressivité ! « Les nuls, les crétins » tout de suite… On peut avoir un avis différent du votre et ne pas être un débile. Moi par exemple…
— Ah vous n »allez pas vous y mettre vous aussi ! Pourquoi utiliser des mots à tort et à travers sans en connaître le sens. Vous pouvez bien dire « prog », voire même aimer le genre (aarrggghhh) sans pour autant être un crétin. Par contre dire qu’Iron Maiden ou Queensrÿche sont « progs », ça me concasse les cerneaux, désolé. Je ne sais pas ce que c’est que le sludge ou le drone (enfin on m’a un peu expliqué mais c’est pas clair dans ma tête)… Bon… ben j’utilise pas ces mots. J’peux continuer ?
— Allez-y, allez-y… De toutes façons, avec vous on ne peut pas discuter…
— Ben si, justement, on peut discuter. La discussion ne se résume pas à laisser parler l’autre en pensant à autre chose, encore faut-il que le langage soit commun et qu’on ne raconte pas n’importe quoi. Que les faits, au moins, soient respectés. Et du coup on peut échanger des idées, ce qui n’est pas la même chose, vous en conviendrez…
— Ah parce que là, on échange ?
— Merde.

Je disais…
Les influences de Queensrÿche prennent leurs racines chez Iron Maiden d’une part (filiation assez évidente sur Warning, le premier album du groupe) et Pink Floyd d’autre part, que l’on « entend » davantage à partir d’Operation : mindcrime. Si cette coloration floydienne existe, elle ne transforme pas pour autant Queensrÿche en un groupe progressif. Si Steve Harris a piqué deux ou trois trucs à Whishbone Ash, Maiden n’est pas devenu le chantre de la musique à lunettes pour autant.
Au-delà de Maiden d’ailleurs, Queensrÿche, originaire de Seattle, puise son inspiration en Angleterre et son metal à deux guitares (le père fondateur Judas Priest ou ses successeurs de la NWOBHM), Chris De Garmo et Michael Wilton aimant à croiser le fer, avec un style plus XVIIe que médiéval toutefois.

Rage for order est un de ces OVNIS qu’on ne croise qu’une fois. 25 ans après, ce disque me bluffe encore et je l’écoute et l’appréhende comme au premier jour : sophistiqué, élégant, moderne et presque impénétrable. Impénétrable parce que je me demande toujours comment ce genre d’album se construit et s’impose comme œuvre unique. Jamais Queensrÿche ne réécrira un disque identique. Personne d’autre non plus, même si certains tenteront de se rapprocher de l’original.

Première particularité : le son. En dépit des hurlements digitaux annoncés (« Screaming in digital »), l’enregistrement reste analogique. Mais la production, limpide, ménage une grande place à la basse (Eddie Jackson n’a pas encore le son monstrueux de l’album suivant, mais les fondations sont déjà là) et rend chaque instrument discernable. Le tout respire, malgré les nombreux arrangements électroniques (claviers, séquenceurs). Ceci pour une bonne raison (deuxième particularité) : le silence joue un rôle important dans la musique du groupe. En dépit de la richesse de chaque morceau, les deux guitaristes laissent flotter certains accords, n’appuient pas les rythmiques tout au long des chansons, n’intervenant qu’avec parcimonie, tour à tour. Dans ces espaces aménagés, on profite alors du duo basse / batterie qui aime à casser le rythme, rebondir et éviter autant que possible le remplissage systématique.
Tous les éléments se tiennent, solidaires, se superposent parfois mais sans jamais se parasiter.
Dernière particularité de Queensrÿche, l’originalité mélodique. Qu’elles soient destinées au chant ou à la guitare, les mélodies du groupe ne sonnent jamais « déjà entendue ». Sans chercher la complexité d’ailleurs, puisque bon nombre de refrains se retiennent aisément ou utilisent des gimmicks facilitant l’accroche. Pourtant, pas d’œillade au FM (le style vendeur de l’époque), pas d’influence pop (l’étouffante reprise de Dalbello, chanteuse new-wave, ne sonne pas comme un tube). Queensrÿche crée son propre univers musical.

Je Tate Andrée à la porte du garage
Notamment grâce à Geoff Tate. A la fois le point fort et faible du groupe. Fort parce que Tate est un excellent chanteur, dont le timbre typé et les grandes capacités le placent immédiatement au côté des grands noms (Halford, Dickinson, Dio, Adams, Meine…). Faible parce que, dans le cheminement de tout grand chanteur, il arrive au stade où, conscient de ses propres qualités (probablement rabâchées partout où il passe), il veut démontrer au monde sa compétence et son talent. Et il en fait des tonnes, sur chaque morceau. La moindre phrase, le moindre mot se trouve nuancé, enjolivé d’un vibrato, d’un effet de gorge. Il passe de tremolos larmoyants, à l’affectation la plus théâtrale pour finir dans un susurrement, balayant en un couplet l’ensemble de son spectre.
Cette surenchère peut lasser ou déplaire. Elle fait partie du disque, au même titre que la pochette marbrée et les fringues lamées et pailletées (sans parler des coiffures…). C’est trop. Baroque. Ou gothique même. Mais Rage for order ne serait pas le même sans cela.
Parce que tout ceci concourt à créer une ambiance très particulière. Une bande son moderne et technologique, avant-gardiste même, alors même que Rage for order parle de paranoïa et de défiance vis-à-vis de la modernité et du progrès. Pour synthétiser, le tout technologique menace l’être humain, ses émotions, sa liberté, son existence même. Cette thématique anti-technologique s’articule avec une défiance du pouvoir. Plusieurs chansons mêlent ces thèmes et évoquent une révolution ou un changement.

Dans « Surgical strike », des soldats programmés, dénués de toute émotion. La frappe chirurgicale n’est pas celle à laquelle l’armée US nous a habitué — l’album est sorti avant la première guerre du Golfe — il s’agit plutôt là d’une « force militaire opérée chirurgicalement ».

It’s lonely in the field
that we send our fighters to wander
They leave with minds of steel
It’s their training solution
We’ve programmed the way
[…]
A surgical strike
We’ve taught them not to feel
[…]
The atom display is not mindless illusion
At master control, assessment will not
Be by humans-There’s no turning back
[…]
Performance is their task

« Neue regel » évoque le discours d’un nouveau leader qui montre le chemin. Arrivée annoncée dès le premier couplet, le tout dans une ambiance futuriste (« circuit scream », « static signs », « electric time shock »).

Reach for a new horizon
Setting sights on a circuit scream
Hail the new arrival on
Static signs from a distant wanderer
Fill the air nights are never seen
Face the electric time shock now
No it’s not a dream anymore

Le prophète montre la lumière et le chemin vers le fameux ordre nouveau ou d’un nouveau genre (« order of a new kind »). A priori on reste dans le domaine de la ferveur religieuse (« Your hands joining with me »).

[…]
I will light the way for us to find
Order of a new kind
Join us on the stay the road is mine
[…]
Your hands joining with me
[…]
Keep the flame we can’t let this world remain
the same
[…]
Your hands joining with me
[…]
It’s time for the world to hear
Neue Regel is here

L’ordre arrive d’un côté, mais l’espoir d’un autre changement possible réside dans la jeunesse. Une jeunesse chimique (?)… (« Chemical youth ( we are rebellion)»)

Lead me – the leftist cry as the right subsides
Hear me – the media mouth is open wide
Save me – success is our hunger we need to feed
Free me – we will not lose to their anarchy!

Rares les groupes qui parlent politique aussi directement (la gauche pleure, la droite se retire…). Pas encore du tous pourris mais en tout cas du tous incapables.

We are your leaders-
we are rebellion!
aural supremists
we are rebellion!
we are future!

La troisième voie serait celle de la révolte et de la jeunesse…

Show me – the wave of eighties is #3

Mais toujours le danger de la technologie, véritable religion…

Praise me – our religion is technology
Change me – alterations for the stigmatized
Help me – for the cause. Would you cross that line?

Le « Change me – alterations for the stigmatized » rejoint « Surgical strike » : pour obtenir l’obéissance, on modifie l’être humain. En 2010 nous n’en sommes pas là, on se contente de nous fourguer des i-phones qui, au vu des comportements en société de certains, revient à cybernétiser pas mal de monde, non ? L’addiction est là. Et de l’addiction à la ferveur religieuse, il n’y a qu’un pas que Steve Jobs, nouveau messie à pépins et grand ordonnateur du monde en 3.0, a déjà franchi me semble-t-il.

[…]
We are rebellion!
chemical youth scream
[…]
We can be the future
You and I the leaders, Help me!
If we don’t stand together
We stand to lose the future
We are the last hope…but there’s danger

Peut-être un peu démago mais pas aussi simpliste qu’il n’y parait quand on prend le texte dans son ensemble.

On y retrouve le mélange humain / ordinateur dans « Screaming in digital »…

[…]
I am the beat of your pulse
The computer word made flesh
We are one you and I
We are versions of the same
[…]
Or you might find that your dreams
Are only program cards

Et les risques de propagande et de manipulation liés à ce cocktail contre-nature…

Your mind is open for me
Open for intake of all propaganda
Your Eyes see now what to see
My eyes see only the programs you give me
[…]
Freedom belongs only to those
Without video screens
For eyes and mouth
[…]
You have no voice
To be heard my son
No one can hear when you’re
Screaming in Digital

« I will remember » conclue cette moitié d’album consacrée à la technologie avec l’idée de machines volant les rêves des humains (bougez pas, j’appelle Rick Deckard).

[…]
There’s a thought that fills your mind
A vision of time
When knowledge was confined
And then we wonder how machines
Can steal each other’s dreams
From points that are unseen…It’s real
[…]

Musicalement on assiste à un joli mélange entre la voix de Tate, définitivement humaine (voire d’essence divine si l’on estime que le chant le plus pur et lyrique qui soit est un moyen de se rapprocher de Dieu, ou pour les athées, de la perfection), la froideur générale de la production (guitares réverbérées, acoustiques confites de chorus, batterie un poil synthétique) et d’arrangements électroniques, de bruitages divers et de voix filtrées.

L’ambiance oppressante court tout au long du disque, y compris durant les chansons purement sentimentales (« London », « I dream in infrared », « I will remember »…) et l’on devient spectateur paranoïaque d’une décadence, d’une déshumanisation, d’une fin de monde électronique et informatique. Rage for order parfaite bande son d’un futur balançant entre George Orwell (« 1984 »), Philippe K. Dick (« Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? ») et William Gibson (« Le neuromancien » et toute la vague cyber-punk).
Un des paradoxes de l’album reste que ces « enragés de l’ordre », dénoncent une dérive fascisante en proposant une musique ultra contrôlée.

Suite à ce disque, Queensrÿche devient la valeur montante du hard, le groupe dont on parle. On se passe le mot. Dans les interviews les musiciens le citent comme celui qui a retenu leur attention, celui qui propose quelque chose de neuf et de qualité. Geoff Tate devient une référence (il participe même au Hear’n’Aid de Dio).

Et l’attente du nouvel album commence. Operation : mindcrime s’annonce conceptuel. Une idée plutôt osée, pas du tout dans l’air du temps, contrairement aux années 2000 où tout un chacun transforme ses courses au Super U en un concept SF sur les mondes parallèles et les voyages dans l’hyper-espace. On a beaucoup comparé ce disque à The wall de Pink Floyd. Leurs points communs ? Deux concept-albums joués par des groupes ambitieux. La comparaison s’arrête là. Operation : mindcrime reste assez traditionnel dans sa forme (un enchaînement de chansons) là où The wall alterne longs développements instrumentaux (typiquement progressifs), et passages très courts, répétant ici et là certains thèmes. Instrumentalement, omniprésence du clavier chez le Floyd, très peu chez Queensrÿche. Côté guitare, grande interaction des deux solistes chez les américains alors que l’approche anglaise reste plus traditionnelle. Sans oublier la variété des arrangements dans le Mur : chœurs d’enfants, passages comédies musicales, accordéons, nombreux sons de claviers… Prog oblige !
En simplifiant un peu le propos, Operation : mindcrime relève davantage de la grosse production US, rythmée, ménageant les rebondissements, moments de bravoure, enchaînements temps forts / faibles sur une durée plus ramassée avec une approche mélodique très forte et directe, là où The wall installe une ambiance assez lourde mais peut-être plus humaine, plus « individuelle » (les voix fragiles, certains passages oscillant entre le parler et le chanter), suivant les méandres paresseux de sa musique.
Reste le concept. Le point commun ? L’association d’un parcours de vie menant à la folie et la description de notre monde. Système éducatif et peur de la guerre (notamment) pour Pink Floyd mais toujours vu par le prisme d’un être humain gagné par la folie, vision plus globale et cynique d’un système mondial, ramené à quelques expériences individuelles (un peu caricaturales à mon sens) chez Queensrÿche.
La comparaison entre ces deux disques ne tient pas la route. Même si les musiciens de Queensrÿche ont « avoué » l’influence de leurs aînés, un gouffre sépare une influence dans la démarche (développement musical, portée du propos) et une ressemblance musicale. Gouffre tranquillement franchi par la critique paresseuse, friande de rapprochements faciles et de simplification.
On entendra davantage Pink Floyd sur les albums suivant de Queensrÿche, mais pas tellement sur celui-ci.

Operation : mindcrime conserve l’aspect politique et l’idée de révolte de Rage for order, auxquels il ajoute une critique du capitalisme (et des dogmes). Une démarche assez gonflée dans le pays qui a imposé ce capitalisme au monde sans jamais le remettre en question. Toutes les banques de la planète peuvent se casser la gueule, des pays risquer la faillite… On continue de nous seriner que c’est le seul système viable. En outre il ne garantit absolument pas la démocratie (la grande idée pour lutter contre le communisme !). Si cette critique sous-tend l’album, Queensrÿche se concentre surtout sur la « mercantilisation » du monde et sa manipulation par le biais de l’argent : tout s’achète et tout se vend, sans plus de morale.

[…]
Religion and sex are powerplays
Manipulate the people for the money they pay
Selling skin, selling God
The numbers look the same on their credit cards
Politicians say no to drugs
While we pay for wars in South America

Fighting fire with empty words
While the banks get fat
And the poor stay poor
And the rich get rich
And the cops get paid
To look away
As the one percent rules America
[…]
« Spreading the disease »

Le bon Dr. X décide d’apporter son remède en flinguant, au nom de la liberté et de l’égalité, des décideurs politiques et religieux, symboles de cette décadence.

Do we have freedom? Do we have equality? This country’s changing! It is no longer for all of the people! It is for some of the people
Anarchy-X »

Le groupe tape fort d’entrée. Après cet anarchique instrumental, il appelle à la révolution dès le premier morceau.

[…]
Got no love for politicians
Or that crazy scene in D.C.
It’s just a power mad town
But the time is ripe for changes
There’s a growing feeling
That taking a chance on a new kind of vision is due

I used to trust the media
To tell me the truth, tell us the truth
But now I’ve seen the payoffs
Everywhere I look
Who do you trust when everyone’s a crook?
Revolution calling
[…]
« Revolution calling »

Cette fois on a droit au « tous pourris » : politiques et médias dans le même sac, celui des escrocs. La manipulation est omniprésente : les américains ont cru que les communistes représentaient le mal absolu (maintenant c’est l’Islam, faut bien un ennemi identifiable)…

[…]
I’m tired of all this bullshit
They keep selling me on T.V.
About the communist plan
[…]
« Revolution calling »

… et que la solution était à la fois financière (le capitalisme nous sauvera puisque le communisme nous perdait) et religieuse. Mais aux USA, le capitalisme joue le rôle d’une religion et Dieu bénit le cash (« In god we trust » sur chaque dollar). Le monde veut du fric, le fric régit le monde et tant pis pour ceux qui n’en ont pas.

[…]
And all the shady preachers
Begging for my cash
Swiss bank accounts while giving their
Secretaries the slam
They’re all in Penthouse now
Or Playboy magazine, million dollar stories to tell
I guess Warhol wasn’t wrong
Fame fifteen minutes long
Everyone’s using everybody, making the sale
[…]
« Revolution calling »

À l’époque, les « télévangélistes » (« televangelists » dans la langue de Georges Bush) font leur apparition aux USA. Ces curetons prêchent face caméra et réclament de l’argent aux fidèles. Et ça marche. Les dons arrivent en masse et remplissent les fouilles de ces imposteurs de la foi. Le sujet devient « à la mode » et inspire de nombreux musiciens : « Miracle man » d’Ozzy sur No rest for the wicked, « Leper messiah » de Metallica sur Master of puppets, mais aussi Genesis avec « Jesus he knows me » sur Turn it on again.
L’esprit religieux rode partout et censure à tout va, via des associations moralistes. Le Parents Music Resource Center (PMRC) restera la plus connue grâce à la force de son action et le nom de sa « cheftaine » Tipper Gore, femme d’Al Gore, le pote du président saxophoniste, qui a depuis décidé de sauver la planète du réchauffement climatique (réchauffement probablement du à la trop grande rotation sur les ondes de « Animal (Fuck like a beast) » de WASP).
Outre l’interdiction de diffuser certaines chansons (dont le titre de Lawless & co), le PMRC crée le « Parental advisory – Explicit content », label qui a salopé plus d’une pochette de disque, censure des visuels (Slippery when wet de Bon Jovi par exemple) et parvient à imposer des « bips » de censure dans des vidéos (Guns’n’Roses en live au Ritz) ou des disques (sur l’intro de « Train train » de Blackfoot repris par Warrant, album Cherry Pie). Levée de bouclier chez les groupes qui ripostent avec force : Ramones (« Censorshit » sur Mondo bizarro), Warrant (« Ode to Tipper Gore » sur le CD de Cherry pie), Rage Against the Machine (à poils et silencieux pendant un concert en signe de protestation), Megadeth (« Hook in mouth » sur So far, so good… so what ?), etc.

Queensrÿche participe donc à ce mouvement de critique, en prenant de la hauteur et en globalisant le problème. Le propos n’en demeure pas moins violent avec, notamment, un portrait au vitriol des hommes de religion. Le père Williams abuse de Sœur Mary, la jeune fille recueillie par sa paroisse, alors qu’elle se prostituait pour survivre.

[…]
Father William saved her from the streets
She drank the lifeblood from the saviour’s feet
She’s Sister Mary now, eyes as cold as ice
He takes her once a week
On the alter like a sacrifice
[…]
« Spreading the disease »

Toute morale a disparu. Et le Dr. X, leader anarcho-terroriste, se révèle finalement leader messianique qui transforme ses ouailles en anges de la mort :

[…]
Religion is to blame
I’m the new messiah
Death Angel with a gun
Dangerous in my silence
Deadly to my cause

I’ve given my life to become what I am
To preach the new beginning
To make you understand
To reach some point of order
Utopia in mind, you’ve got to learn
To sacrifice, to leave what’s now behind
[…]

En somme, tout guide charismatique, quelle que soit sa croyance, suit les mêmes dérives : abus de pouvoir, culte de la personnalité, soumission des masses.
D’ailleurs, au nom de l’utopie, le traitement du docteur s’avère plutôt radical : brûler la Maison Blanche.

[…]
Seven years of power
The corporation claw
The rich control the government, the media the law
To make some kind of difference
Then everyone must know
Eradicate the fascists, revolution will grow
The system we learn says we’re equal under law
But the streets are reality, the weak and poor will fall
Let’s tip the power balance and tear down their crown
Educate the masses, we’ll burn the White House down
[…]
« Speak »

Je ne crois pas que ce disque ait été « déconseillé » après les attentats du 11 septembre, comme de nombreuses œuvres l’ont été : Bleed american de Jimmy Eat World (réédité sans titre), « Stairway to heaven » de Led Zep, « Imagine » de John Lennon… On avait même demandé à Peter Jackson d’envisager de changer le titre des « Deux tours »… Autant de choses inoffensives alors que Queensrÿche parlait de brûler la Maison Blanche (et NoFX de massacrer le gouvernement !). Drôle de pays.

Operation : mindcrime, aborde d’autres sujets. La drogue, outil de soumission, mais aussi la rédemption : Nikki, le personnage principal, coupable de plusieurs meurtres et soumis au Dr. X via son addiction, cherche le pardon, regrettant de ne pas avoir connu l’amour (donné et reçu). Mary, la sœur et ex-prostituée, est le pendant féminin de Nikki, son alter-ego au royaume des âmes égarées.
Dommage que ces histoires s’imprègnent de religiosité (le pardon, la rédemption, l’amour universel) alors même que tout le propos du disque dénonce les dogmatismes. Ceci dit, on peut bien distinguer les valeurs religieuses de la religion elle-même. Le spirituel n’induit pas forcément une appartenance à une église, une secte ou un groupe de pensée. Mais l’histoire Nikki / Mary affaiblit l’ensemble, apportant un sentimentalisme léger dans un tableau noir et pessimiste. On aurait aimé, face à l’obscurité envahissante, une source de lumière un peu plus intense ou, au contraire, une plongée définitive dans les grands fonds du cynisme et de la lucidité.

Musicalement, par contre, aucun regret. Le groupe a épuré le style de Rage for order, débarrassé des préciosités de Geoff Tate et de tout gadget technologique. Queensrÿche recherche ici une pureté mélodique et sonore. Encore une fois, le disque dispose d’une production exceptionnelle. La basse, toujours aussi présente, claque, métallique et puissante (un des meilleurs sons de basse que j’ai pu entendre), jouant toujours avec la batterie sur des rythmes moins évidents que chez la concurrence. Chris De Gamo et Michael Wilton poursuivent dans l’idée du « jamais trop », privilégiant la subtilité de chaque intervention, plantant accords spatiaux, arpèges flottant, fioritures diverses de ci de là… laissant l’espace à Tate, magnifique de lyrisme. Et toujours cette inventivité mélodique qui rend « Revolution calling » (et tous les autres) immédiatement mémorisables, sans passer par la case hard US (une case que visitera le groupe sur Empire, avec moins de réussite).
Quelques très courts interludes, dialogués, assurent les transitions, sans jamais gêner l’écoute. Pour l’auditeur que le concept n’intéresse pas, Operation : mindcrime restera un disque brillant, musicalement passionnant, d’un abord facile et au final très prenant, aussi bien intellectuellement qu’émotionnellement.

En deux disques, Queensrÿche a écrit une des plus belles pages du metal des années 80, combinant ambition, originalité et intemporalité. À part la sonnerie de téléphone en ouverture de l’opération crime mental — un « dring » issu d’un autre siècle — rien ne permet de dater véritablement ces deux albums : ni le son, ni les thèmes abordés, toujours d’actualité.
J’ai malheureusement la douloureuse impression que ces albums glissent lentement vers l’oubli ou l’indifférence, qu’on leur préfère l’esbroufe de leur soit disant filiation… Calamité ! Rage for order et Operation : mindcrime doivent être conservés, transmis et écoutés pour traverser les âges et survivre aux nouvelles générations et, je l’espère, inspirer de nouveaux musiciens pour, à leur tour, produire de l’exceptionnel.

Afin de compléter et d’illustrer cet article, vous pouvez écouter le deuxième « Sonik » d’Inoxydable consacré à Queensrÿche. Clic droit ici > Enregistrer la cible du lien sous OU Ouvrir dans un nouvel onglet.

4 Comments

  1. Chtronk 29/12/2017 at 13:52 - Reply

    Il est pas mal du tout ton « Sonik » sur Queensrÿche. C’est vachement moins théorique que les articles ou même les MBB (même si tu joues avec le feu par rapport à la propriété intellectuelle).
    Tu en as d’autres accessibles sur ce site ?

    • metal bla•bla 01/01/2018 at 11:41 - Reply

      R : je ne joue pas avec le feu, un extrait illustrant un propos n’est pas soumis au droit. Les Soniks étaient des démonstrations / illustrations de l’article. Je n’en avais fait que 5 ou 6 en tout. Tu en as un autre pour Strato ici

      • Chtronk 01/01/2018 at 18:38 - Reply

        OK super je vais aller écouter ça.
        Mais alors du coup, comme ce n’est pas soumis au droit, pourquoi ne pas en mettre à petite dose dans les futurs MBB ?
        Genre une rubrique présentant un album 6/5, avec des extraits expliquant pourquoi il les vaut ?
        Même si ce n’est pas dans le concept de base de MBB.

        • metal bla•bla 02/01/2018 at 21:43 - Reply

          R : comme t’es pas le seul à poser cette question on fera une réponse groupée dans l’émission.

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