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Turisas • Stand up and fight (2011)

Tout le monde connaît la blague : « Comment fait on pour qu’un orchestre arrête de jouer ? On lui enlève ses partitions. Et pour un groupe de rock ? On lui en donne une ». Qu’est-ce qu’on se marre. Le rock, musique de crétin pour adolescents (et vice-versa). Et toujours le vieux complexe : celle de la chanson face à l’art majeur. Certaines personnes, très cultivées et très intelligentes, passionnées de toutes les musiques, passent outre, picorant du jazz à la musique classique, plaçant la chansonnette au même niveau que le reste, se targuant de seulement trier les bonnes et les mauvaises musiques, sans a priori de genre. Respect. D’autres, tout aussi intelligentes et respectables, érigent un mur de béton entre les deux disciplines. A ma gauche la chanson, la musique populaire, l’art mineur par excellence… Trois mois de guitare, six mois de piano, un filet de voix et voilà le bagage (le baluchon ?) suffisamment rempli pour se lancer. A ma droite, la Musique, art majeur nécessitant donc initiation, compétence et décryptage pour être pleinement compris et apprécié (sans même parler de pratique pour laquelle l’apprentissage se compte en années).

Si la bataille doit avoir lieu, j’ai choisi mon camp. Le second. Hiérarchisation et élitisme : la chanson, n’importe quel gland peut en pondre trois demi-douzaines entre la poire et le fromage. Une symphonie, un rondo, niet. Temps d’initiation nécessaire pour comprendre « (I can’t get no) Satisfaction » ? 40 secondes (le temps d’arriver au premier refrain, et encore je vous trouve lent). Combien d’écoutes pour « maîtriser » la 9e de Beethoven ? Compétences nécessaires pour écrire « Johnny B. Goode » ? : trois doigts mobiles, une tessiture de sanatorium et savoir imiter la démarche du canard en jouant de la guitare (Pinder embauche). On compare au « Printemps » de Vivaldi (tube contre tube)? Vaut mieux pas.

Bref, comme Gainsbourg fustigeant Guy Béart dans une exhalaison de Gitanes, je pense que la chanson et la musique populaire dans son ensemble c’est du facile. Du nanan. Du pas grand chose, voire du que dalle. Reste à savoir si on accepte, honnêtement, avec lucidité, cet état de fait et son goût pour la facilité, pour les machins accessibles à monsieur tout le monde. En gros, accepte-t-on de ne pas péter plus haut que son cul ?

Pour rappel…

Si, à titre perso, je m’accommode de frôler consciemment le niveau de la mer, d’autre s’y refusent. Non, das ist nicht possible, vous ne m’aurez pas vivant, j’écoute de la Musique et la Musique n’a pas de frontière ou de limite, elle est le rassemblement et l’unicité, point de hiérarchisation et de classement, idée proprement insupportable d’une « sous-culture » (qui regrouperait, je le rappelle, la BD, la télé, le cinéma et la littérature de genre, etc.)

Chasser le cor
Pas mal de musiciens rock font partie de cette dernière catégorie (comme Guy Béart donc). Sans m’aventurer trop avant sur le terrain glissant de la cyber-psychologie, j’imagine là un complexe d’infériorité d’une part, mêlé au refus définitif du paradoxe : si j’aime la chanson et que la chanson est une discipline mineure, j’aime quelque chose de mineur. Serais-je donc mineur moi-même ou, pour le moins, sans envergure ? Comme si on ne pouvait apprécier la médiocrité en connaissance de cause… Fin de la parenthèse psycho à 75 euros (je ne prends pas la carte bleue). Complexe qui pousserait certains à prouver au monde leur valeur, en démontrant par a+b la tsunamiesque puissance créatrice qui les parcourt chaque jour. J’comprends bien, on a tous nos problèmes.

Du coup dès les années 70, les types ont craqué leurs futes pattes d’eph’. Et paf un orchestre symphonique ici, tac des synthés qui imitent les violons par là. Et quand je dis « années 70 », je devrais plutôt montrer du doigt les deux plus grands criminels de la deuxième moitié du vingtième siècle en la matière de saccage du bon rock à guitares avec des putain d’instruments qui n’ont rien à foutre là : Sir Paul McCartney et Mister Brian Wilson, tout deux touchés un jour par une muse taquine qui leur a soufflé l’idée saugrenue suivante : « Et si tu mettais du cor de chasse dans cette chanson ? ».

Originales bandes
Côté hard rock, dès le départ c’était cuit. Deep Purple, groupe de jam blues rock à tendance stridente, s’est vite acoquiné au symphonique, sans parler de la propension de m’sieur Plusnoir à piquer ici et là des plans à Jean-Sébastien (Bach, pas le chanteur de Skid Row, l’autre). Les gars voulaient gagner du galon après avoir composé l’une des chansons les plus indigentes de l’histoire (« Smoke on the water », que le public continue d’apprécier, mystifié par le légendaire riff). Et l’Histoire de voir défiler les albums rock lorgnant désespérément vers la grande sœur, la patronne, la musique classique, respectable, respectée, peu écoutée mais prodiguant à son cercle le plus proche son aura de crédibilité, ce halo de compétence, adoubement ultime, carte VIP platinum dans le monde des Musiciens. Oui, avec majuscule.

Plus récemment, une nouvelle maladie a frappé. La bande originale de film est devenue le nouveau Graal musical. La création d’ambiance, la musique cinémascope, Hollwyood, Danny Elfman, John Williams… Rappelons que les BO (illustratives ou pas) complètent un film. Pour pondre une BO, il faut des images. C’est la base. Vouloir faire une musique de film sans image, pour « raconter une histoire que s’imaginerait l’auditeur » revient à croire que, hors du cadre de la BO la musique ne parviendrait pas à suggérer un ailleurs de la pensée et de l’imaginaire. Alors même que le fondement de la musique est bien de créer, ex-nihilo image et émotion… Quelle tristesse. Rappelons également, que la fonction de la BO est de soutenir (y compris par l’opposition, le contraste ou le contre-emploi) un propos, une intention a priori artistique, pré-existante. Quelle absurdité de vouloir composer une musique contrainte illustrant un discours qui n’existe pas.

Bref, les groupes à BO, c’est plutôt poubelle. D’autant que les options musicales des Rhapsody-like sont à pleurer : mauvais sons (non, un orchestre ne peut pas être simulé par un synthé sauf si vous n’avez jamais entendu un orchestre), mauvaise thématique, mauvais livret. Mais le hard rock n’a pas peur du ridicule et depuis quelques années nous inflige tous les symphoniais du territoire. À ce stade la conversation, et puisque nous sommes sur internet, je devrais utiliser le smiley qui lève les yeux au ciel, tant les mots manquent face à l’absurdité de cette situation. Même Judas s’y est mis, c’est vous dire si la catastrophe a eu lieu.

Tourista
Dans tout ce fatras, j’en sauve deux. Pas trois, pas un. Deux. Therion et Turisas. Therion a choisi l’option « opéra » avec une certaine réussite (vocale notamment). Turisas œuvre dans le genre BO avec succès depuis son dernier album, Stand up and fight. J’écarte les deux premiers pour trois raisons :
– les moyens ridicules pour un rendu sonore qui se veut majestueux et sonne Bontempi. Dans ce domaine, bannissons les synthétiseurs et les prods garage.
– quand on veut se frotter à une approche classique, faut chanter. Les gueuleries black / death à la petite semaine, ça va un peu mais on se lasse vite. Pour ma part en tout cas.
– d’un point de vue purement musical, ces disques s’avèrent diablement faibles : constructions foutraques, mélodies vaguement folk sans grand intérêt, Turisas enfile les clichés comme autant de perles et renvoie au pire du folk metal nord-européen, entre gigues pour buveurs de bières et Manowar de pacotille : brailler « battle » ou « metal » ne suffit pas pour se hisser au niveau des Américains.
Turisas fonctionne comme un vin de garde : faut laisser le temps opérer, la poussière se déposer. Pour que les parfums se libèrent, que la fermentation s’achève. Dans cette optique, Stand up and fight se pose comme le résultat chiadé des deux brouillons précédents, à tout niveau.

Bénéficiant d’un peu plus de temps ou de moyen (voire des deux), Turisas a enfin inclus de nombreux « vrais » instruments classiques, en lieu et place des maudits synthétiseurs, toujours présents, mais habilement mixés aux sonorités authentiques : de fait, le son s’enrichit et devient plus dynamique (flagrant sur les cuivres). Coté composition, le bon en avant est fulgurant : sur la première moitié de l’album le groupe privilégie l’approche « chanson », ramassant ses structures pour une plus grand efficacité (« The march of the Varangian guard », « Stand up and fight » poussent à lever le poing et à chanter à l’unisson). Sur le reste du disque, il laisse libre cours au cinémascope et prend de l’ampleur, avec des titres plus longs et plus fouillés mêlant les émotions, notamment grâce à l’évocation du folklore russe, nostalgique et prenant. Une influence déjà présente sur The varangian way, cette fois magnifiquement mise en avant, grâce aux chœurs massifs. Le plus gros effort portant définitivement sur la mélodie via un chant beaucoup plus varié et nuancé, qui remplace avantageusement les coassements black / death.

Yul
Turisas assume ici son ambition « BO » dans ses arrangements, l’orchestral et les chœurs prenant une très grande place dans le mix, au détriment de la facette metal. Pas une grosse perte pour les guitares, qui n’ont jamais brillé par leurs riffs ou leur inventivité. Elles soutiennent et donnent un léger mordant à l’ensemble. Mais c’est cet ensemble qui compte et s’inscrit dans la veine des BO « à l’ancienne » : « Les sept mercenaires », « Les vikings », « Ben-Hur », « Laurence d’Arabie »… Et c’est d’ailleurs cette orientation qui rend la musique de Turisas crédible et bien moins mièvre que celle de la concurrence. Si le groupe donne encore ici et là dans le cliché metal (« Stand up and fight »), il joue pour le reste avec l’imaginaire musical des grandes fresques hollywoodiennes. On passe de la tourmente de « Fear the fear » aux montagnes forcément russes de « End of an empire » ou au poignant « The Bosphorous freezes over » (en fait de Bosphore, c’est à la Volga et ses bateliers auxquels on pense le plus souvent en cette fin d’album). Pas de plastique, d’images de synthèses ou de fond vert ici : du rêve 100% naturel, vastes plaines balayées par les vents capricieux, chevauchées sabre au clair, abordage coutelas entre les dents, tout y passe et pour notre plus grand bonheur, on évite les lutins, les fées, les petits magiciens à lunettes. On pense plus facilement à Yul Brynner qu’à Harry Potter. Et c’est pas plus mal.
Sur Stand up and fight, Turisas se permet tout, délaissant souvent le bréviaire metal pour piocher allègrement dans le monde de la BO sans jamais oublier de composer des titres qui conservent finalement une accessibilité souvent oubliée par les amateurs de complexité pour la complexité. Une performance musicale et une réussite artistique. Mon album de 2011.

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2 Commentaires

  1. Paddy 04/08/2017 à 22:40 - Répondre

    Salut Rem. Je navigue avec intérêt dans tes chroniques. Turisas ne pouvait qu’ attirer mon attention. 2 réflexions, au delà de cette très bonne chronique. Ils ont fait une reprise que j estime bien foutue de those where the days. Le monde de la musique regorge de ce genre de reprise des plus ratées au plus terribles… mais celle là me plaît particulièrement. Une cover, vrai ou fausse bonne idée ? A quand un top 5 des meilleures ou pires covers ? Ensuite que penses tu de haggard comme groupe (un style atypique et plutôt bien torché) ? L album Eppur si muove est terrible pour moi. A plus. Et merci pour l accès aux archives 🙂

    • metal bla•bla 05/08/2017 à 01:08 - Répondre

      R : connais pas Haggard (Dünor ?). Je vais aller jeter une oreille. Le Top 5 « covers » est sur nos tablettes.