Trust • Paris by night (1988)

Fin 1988 un vent d’espoir souffle sur la France. Trust se reforme. Merci à Anthrax et sa reprise de « Antisocial », élément déclencheur. Concerts d’échauffements à Marseille, Monaco et Nice. La province est mise à genoux, l’événement est largement commenté (et diffusé en partie si mes souvenirs sont bons) sur « Dum dum wah wah », l’émission hard de RMC. Dans la presse Bernie ouvre son four plus grand que jamais. Genre « Les américains nous veulent, on va leur botter le cul ». « Oui un album studio est envisagé ». « On ne revient pas pour le fric mais pour remettre les choses à leur place ».
Un nouveau départ pour Trust qui avait implosé sous la pression du fric et de la grosse tête, perdant de vue sa fan base, la rue et la rage qui l’animait au départ. En cette rentrée 88 tout le monde y croit. Les Français vont à nouveau pouvoir en découdre avec le monde, Trust va prouver à la planète que nous sommes rock. La voix de Bernie s’élèvera au dessus des masses pour vitupérer notre colère et bousculer les grands, pour agiter les médias et l’establishment. Trust est de retour et il faudra compter avec lui. Avec nous.

Trust c’est du symbole : des p’tits banlieusards qu’ont réussi, des mecs en perf’ qui ont claqué le beignet aux pseudo punk frenchies, à tous les dandys branchés qui se la jouaient rock. Vous voulez du rock ? Fermez vos gueules, rangez vos boîtes à rythmes et vos synthés de merde et retournez chez vos mères : v’la Trust. Finies la rigolade et la pseudo provocation. Trust a écrit sur Mesrine, sur les fachos en France, sur Khomeyni et les autres. Tout ça dans la France Giscardienne : une époque où la censure étatique interdit certains livres, où la télévision claque des talons quand le téléphone de l’Elysée sonne. Fallait le faire. Ils l’ont fait. Et même si en 88 la gauche est au pouvoir pour le deuxième mandat de Mitterrand, un p’tit coup de Trust ne peut pas faire de mal. La France rose comprend, peu à peu, que l’alternance ne change rien. Les affaires et les politicards sont toujours là. Malheureusement tous les espaces de liberté gagnés (radio FM, télés privées…) ont été récupérés et formatés pour se transformer en robinet à merde, déversant du clip et des produits musicaux markétés jusqu’au trognon.

Fin d’année, l’album Paris by night est dispo. De la folie pure. Le groupe a assuré la première partie d’Anthrax et de Maiden dans un Bercy bondé et a enregistré les deux soirées. Le disque est le montage de ces deux dates. Ouverture sur du AC/DC avec une VF de « Love at first feel ». Dès la fin du titre, Bernie explose, voix cassée, haletant : « Tu vois là, y a un micro, là y en a un autre. Tu sais ce que ça signifie ? Ce soir, on enregistre ce concert pour faire un album live. Alors j’espère que tu va te faire entennnnnnnnnnnnnndre ». Bercy hurle. Le moment est historique. Dans la fosse deux générations de hard rockers communient. Au fin fond de ma province, le casque vissé sur les oreilles, mon cœur explose en même temps que mes tympans. Trust est de retour. Et j’suis aussi dans la fosse, en sueur et le poing levé !

Les titres s’enchaînent dans une ambiance exceptionnelle. Le son, brut, présente un Trust en forme. Seul étonnement : la guitare de Nono noyée d’effets. Un vieux reste de sa période Johnny ? Ce simple élément aurait du nous mettre la puce à l’oreille, pour la suite…
« De l’album Répression… Sors tes griffes ! » Trust uppercute à chaque fois. Bernie croone sur le break « cette société est vin-di-cative » pour mieux arracher les tripes de tout Bercy : « l’homme à qui on refuse le droit de décision, n’est qu’une moitié d’hoooooommmmme ! ». Entre chaque chanson de petites choses renforcent l’ambiance : Vivi teste ses retours en plaquant quelques accords, Nono joue un p’tit phrasé bluesy, Farid cale sa grosse caisse…

« On va te parler d’un ami à nous, qui nous est très cher ». Paris ! Duo avec Vivi à la voix éraillée. Pur moment de rock’n’roll (un des fondamentaux du groupe). Bernie domine le disque et les parigots lui mangent dans la main, même quand il les malmène : sur « Antisocial » il interrompt la foule qui chante : « ça manque un peu de couilles ! » Sifflets. En retour Paris se bousille la voix pour satisfaire son gourou (on appréciera au passage les phrasés de Nono pendant que le chanteur joue avec la foule).
Paris by night est un live exceptionnel pour toutes ces petites choses, qu’on ne se lasse pas d’entendre. Le groupe au top de sa forme, l’ambiance de retrouvailles entre les enfants terribles du rock français et ses supporters : l’énergie et l’espoir transpirent à chaque seconde, tout au long de la set list impeccable (allez, je ronchonne : il manque « Préfabriqués »).

Après ce sommet discographique, conclusion parfaite à la première partie de carrière du groupe et ouverture vers des lendemains qui chantent, Bernie et Nono trahiront la meute qui, ce soir là, les porta aux nues à Bercy. Après le EP En attendant…, sympa et marrant (la version de « Petit papa Noël » vaut son pesant de cacahuètes) le groupe splittera à nouveau, laissant les fans sur la carreau. Pourtant, Bernie le criait à la fin de « Marche ou crève » : « moi j’ai choisi de marcher ». Trust ne bottera plus le cul de personne, les ricains dormiront tranquille. Depuis le groupe se forme et se déforme, multipliant les sorties live / studio / best of, et rejoignant ainsi le clan des vieilles badernes dont Bernie se moquait en 88. Reste ces deux soirées du 24 et 25 septembre qu’on écoutera encore et encore, gorge serrée, émus et rageurs, en priant pour qu’au moins, sur ce disque là, rien n’ait été factice. La cité résonne…

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