Loading...

Yngwie Malmsteen

Discographie sélective dirigée par le bon goût et l’expérience du maître de maison

Yngwie Malmsteen est-il un con ? La question reste posée. Et la question restant posée il ne nous reste plus qu’à poser la réponse. Yngwie Malmsteen est-il un con ? De deux choses l’une. Ou bien Yngwie Malmsteen est un con et ça m’étonnerait tout de même un peu. Ou bien Yngwie Malmsteen n’est pas un con et ça m’étonnerait quand même beaucoup (si cette intro vous rappelle quelque chose c’est normal).

Pourquoi même se poser la question ? Il semble que ce point précis soit la pierre d’achoppement dans de nombreux débats sur le bonhomme. Le hard rock regorge pourtant de cons, mais la plupart abusent la vigilance de la populace. Malmsteen non.
Une seule raison à cela : Yngwie affiche son élitisme, clamant à haute voix ses haines et son mépris. On touche là au politiquement incorrect. Il enfreint la loi tacite : l’homme talentueux ne doit pas être un salaud. Le fiel remet complètement en cause l’existence même de ce talent. « Pas si bon que ça ce type… t’as vu comme il est con ?« .
Aussi inexcusable son comportement soit-il, il demeure parfaitement compréhensible : à 10 ans ‘tit Gouigoui ne fait déjà qu’un avec son instrument. Son oreille absolue le range à part : les fausses notes l’agressent comme le crissement de la craie sur un tableau noir. Et on lui répète probablement des milliers de fois « Qu’est ce que tu joues bien ! » à un âge où la tête enfle à vitesse grand V si quelques coups de pied au cul viennent à manquer.

Il ne doute plus depuis longtemps, l’intelligence ou la lucidité lui manquent pour s’en apercevoir. Doit-on le lui reprocher ? Peu importe finalement. Les faits parlent d’eux-mêmes : Malmsteen a changé le monde de la guitare rock (hard) et metal ad vitam eternam. Si l’aura de son influence n’atteint pas celle de Blackmore, Hendrix, Van Halen ou Steve Vai, c’est surtout en raison de son jeu très spécifique, autorisant peu sa transposition à d’autres courants musicaux. Mais la différence entre l’avant et l’après Yngwie est une réalité.

Rising force (1984)

Rising force suffirait presque à le définir, tant Yngwie restera fidèle aux bases posées à cette époque, ne déviant que rarement de sa feuille de route. Un disque dépouillé, dédié à la musique instrumentale et au jeu « néo-classique » (Jeff Scott Soto chante seulement deux titres). Si les aficionados l’avaient découvert chez Steeler ou Alcatrazz, Malmsteen expose là son univers, à jamais débarrassé de l’ombre tutélaire et envahissante d’un « chanteur connu » (Ron Keel ou Graham Bonnet en l’occurrence).
Un univers envahi par l’obscurité, chapé de nuages lourds. L’atmosphère, chargée en électricité, se zèbre d’éclairs à chaque déchirement de Strato. Une mélancolie romantique règne en ces lieux. Marbre fendillé, dorures à l’éclat patiné par les ans, êtres chers partis. Une étoile sombre, un voyage bien au-delà du soleil, le rêve d’Icare, la mort simple passage… Malmsteen s’inscrit dans un passé, fané, une ère révolue, une musique curieusement datée, même s’il en propose une version électrique jamais entendue dans un contexte rock. Ritchie Blackmore (Deep Purple, Rainbow), mentor d’Yngwie, explorait déjà une voie néo-classique dans son jeu, sans pousser l’expérience aussi loin. Peut-être parce que les influences de Blackmore englobent des sonorités plus diverses (la musique orientale par exemple).

Héritage direct des seventies flamboyantes et hendrixiennes cette fois : le son. Sale, imprécis. Impossible à simuler par les processeurs actuels. Trop crade, trop organique. Produit d’une Strato micro simple bobinage dans un Marshall incandescent… Yngwie, à ses débuts, n’utilise aucun matériel de série. Comme Eddie avec sa Kramer « frankenstein » http://www.youtube.com/watch?v=i2mh7zGfFRM , il bricole ses Strats, bobine ses micros, rabote des manches, creuse des touches…

Même en lead le grain reste légèrement rugueux : le dégoulinement de notes, le jeu legato, la grâce et le toucher masquent cet aspect, mais la Strato renâcle encore, peu disposée à produire de la douceur ou du cristallin. A noter que Malmsteen ne « triche » pas toujours avec le legato. Il peut également attaquer chaque note, comme le prouve cette vidéo à la bonne franquette : 20 kilos de bracelets en or, des lunettes piquées à Renato Baldi, une tasse de thé, 50 mégatonnes de talent et 20 ans de boulot :

Cet extrait ne vous a probablement pas bluffé. Contrairement à celui-ci :

Je vous comprends. Techniquement, les clones du suédois l’ont rattrapé, voire dépassé. Mais si l’on est en droit de se demander « Yngwie Malmsteen est il un con ?« , la meilleure question reste « À quoi sert Michael Romeo ?« . Réponse claire : à rien. A part intégrer le tapping de Van Halen pour arpéger comme Malmsteen, ces gars (ils sont plusieurs dans sa catégorie) ont pillé le maître pour ne rien produire de bon ou de nouveau. Pas même foutus d’être les premiers clones : Tony McAlpine, Vinnie Moore (à ses débuts), Patrick Rondat, Joey Taffola (rien que le nom…), etc. ont marché dans les traces du viking, assurant une confortable retraite à Mike Varney, l’opportuniste boss de Shrapnel Records qui, dans les années 80, donnait une « vitrine » à toutes les dactylos emperruquées produites à la chaîne par la Berkeley School ou le Guitar Institute of Technology (le fameux Dji Aille Ti). Le Fordisme musical !

En un mot comme en cent, Malmsteen joue vite, mais pas que. Sa rapidité d’exécution, inédite à l’époque dans le rock était déjà monnaie courante chez les jazzeux qui avaient discrètement dépassé le mur du son, tout en restant dans le feutré (Mon Lacoste est-il bien boutonné jusqu’en haut ?). Mais découvrir un hard rocker ayant eu le talent et la volonté de travailler autant son instrument pour parvenir à ce niveau, voilà une première !
On a enfermé le suédois dans le shredding (la vitesse pour la vitesse) comme on a emprisonné Van Halen dans le tapping. Mais ces aspects de leur jeu respectif n’en constituent pas l’essentiel. Quatre albums durant, Malmsteen a démontré le contraire, notamment sur Rising force.

La construction de « Black star » repose sur de nombreux traits, parsemés de respirations ou de notes tenues, sans surenchère démonstrative, les subites accélérations accentuant naturellement l’intensité de certains passages. Le célèbre « Far beyond the sun » évite tout autant l’hypertrophie. Le tempo et les fioritures « vivaldiesques » mettent en avant un thème fort et reconnaissable en quelques notes. Au centre de l’instrumental, Malmsteen s’emballe et visite chaque case du manche, soutenu dans ses efforts par Jens Johansson aux claviers (futur alcoolique incontinent chez Stratovarius). Sur « Evil eye », le guitariste mêle acoustique et électrique, démontrant aux sourcilleux qu’il n’est pas qu’un glandu branché sur le 220. Sévère leçon. « Icarus’ dream suite Op. 4 » débute avec la reprise du thème de « L’adaggio d’Albinoni » (qui n’est pas d’Albinoni, tout en étant davantage d’Albinoni que le fameux « Concerto d’Aranjuez » pas vraiment d’Aranjuez, mais je m’égare), pour suivre d’autres chemins au fil du développement musical.
Sur « As above, so below », Soto au meilleur de sa forme assure une belle performance (toute sa tessiture défile) et donne du corps à la mélodie simple et forte, teintée, comme souvent, de mélancolie. Et même si le message est positif « I will never die / ’cause I will fly / To the other side« , l’éternité ne se gagne que via le passage vers l’autre monde.

Qu’il doit être difficile pour l’amateur des années 2000 de replacer ce disque dans son contexte. Comment se projeter dans cette période de « jamais entendu », alors même que le pillage de Malmsteen se perpétue, impunément, d’albums médiocres en disques clonés ? Deux solutions : attendre que ça passe pour découvrir l’original. Ou jeter aux orties tous ces guitaristes médiocres pour ne garder que le mètre étalon.

Marching out (1985)
La guitare acoustique nous le murmure : une chose rode dans l’obscurité. Et si les arpèges délicats nous laissent espérer une issue lumineuse, la Strato colérique nous rattrape : les Marshall dégueulent un riff infernal, noirâtre, remugle soufré, craché par la bête fouaillant les ténèbres en quête d’une victime. Avec l’angoisse du prochain sacrifié, Soto raconte les indicibles cérémonies des disciples de l’enfer, laissant le maître achever un solo lovecraftien… « Disciples of hell » où l’une des plus belles réussites du disque.
Avec Jeff Scott Soto, embauché à plein temps, les titres prennent de l’ampleur et de la dramatique, un aspect que certains remplaçants peineront à reproduire. Costaud et charpenté, l’album tape fort : « Don’t let it end », « Disciples of hell », « Anguish and fear », « On the run again », « Caught in the middle »… L’occasion de constater que Malmsteen est intéressant, y compris ENTRE ses solos (la bonne blague). Solos durant lesquels le suédois se lâche et cède davantage à la vitesse que sur le précédent disque. Mais quand il construit ses interventions et varie son phrasé, il est imbattable (« Disciples of hell » encore, « I am a viking », l’instru « Overture 1383 », « Anguish and fear »…)

Trilogy (1986)
Avec Trilogy, Yngwie veut vendre des disques. Les claviers quasi FM de « You don’t remember, I’ll never forget », le prouvent. Rappelons que nous sommes en 1986, donc claviers = vendu. Exit Jeff Scott Soto, welcome Mark Boals, chanteur puissant au timbre plus clair que son prédécesseur. La production, s’aère, et si la Stratocaster reste rugueuse, l’ensemble sonne plus lumineux.
Du côté des puristes, on hurle à la trahison, trouvant Trilogy moins réussi que Marching out, lui-même en deçà de Rising force…Quand on soigne les chansons, les puristes râlent. Tant pis pour eux. Malmsteen s’applique à écrire des refrains plus classiques et facilement mémorisables, et s’autorise moins de digressions. Les solos, plus concis, semblent davantage écrits, le fruit d’une plus grande réflexion ou d’un choix plus drastique dans les prises. Le résultat est superbe : « You don’t remember, I’ll never forget », « Liar » (même Johansson est bon sur celui là, un exploit !), « Queen in love », « Fire » (un régal et pourtant c’est la chanson la plus faible avec « Dark ages »)… Malmsteen n’oublie pas l’exercice instrumental : électro-acoustique avec le délicatement poignant « Crying » et l’hyper néo-classique « Trilogy ». Tout est là : accélérations foudroyantes (pour la raie au milieu je vous conseille la descente de guitare sèche à 6’20), dialogue dans la stéréo, clavecin, changement d’ambiances. Superbe, la seconde section acoustique rappelle, encore une fois, qu’Yngwie sait se montrer subtil, fin, et jouer l’émotion.
Trilogy n’a pas vieilli parce que déjà intemporel à sa sortie : l’album s’inscrit finalement dans une filiation traditionnelle Rainbow / Deep Purple. Et pour tout « néo » qu’il fut, le style de Malmsteen était avant tout classique. Après 25 ans (presque) d’écoute, Trilogy n’a pas pris de ride et reste un excellent compromis entre la première période, vraiment sombre et étouffante et le disque suivant.

Odyssey (1988)
L’évidence même. Quitte à marcher dans les traces de Ritchie Blackmore, autant s’entourer de ses collègues de bureau. On rêvait de Dio, on récolte le solide John Lynn Turner, l’éternel outsider (425 albums au compteur dont 418 sortis exclusivement au Japon). Malmsteen a conservé son grain inimitable, rugueux et antédiluvien, mais la production générale rend l’album bien plus abordable que les autres. Et comme à l’époque d’Alcatrazz et de Graham Bonnet, on sent que les chansons du Suédois passent un cap avec un chanteur actif, un type qui connaît le job. Turner a déjà supporté Blackmore (et remettra même le couvert sur Slaves and masters, le Deep Purple le plus arc-en-ciel), preuve que ce type a un mental d’acier (et besoin de payer son loyer).
Il s’impose donc sur Odyssey et apporte une teinte US et des refrains en béton armé (« Heaven tonight » atteignant des sommets dans le genre). Même si trois instrumentaux (dont deux très courts) parsèment l’album, ce sont bien les chansons qui dominent, reléguant presque Malmsteen à un invité de luxe. Presque. Le Suédois rue dans les brancards et riffe à tout va (« Rising force », « Faster than the speed of light », « Déjà-vu »…), invoque Hendrix à la rescousse (le couplet de « Now is the time »), joue up-tempo sur quasiment la moitié du disque (5 titres) et s’élève dans les cieux grâce à « Crystal ball » et son intro féérique.
Avec Odyssey, Malmsteen parvient à l’équilibre parfait entre le trop et le pas assez, entre la démonstration et la musique, entre la chanson et le prétexte. Il fait passer la musique avant le reste, avant son égo, joue ses morceaux et les rend meilleurs grâce à son talent de guitariste. Et pas le contraire.

À l’écoute de cet album, on imaginait déjà sa fantastique trajectoire. Las, après la tournée immortalisée sur Trial by fire, Turner prend ses cliques et ses claques et retourne au Japon (j’imagine), laissant les mauvais instincts d’Yngwie prendre le dessus. Et après deux disques tout juste médiocre (Eclipse et Fire and ice avec Goran Edman au chant), commence la lente descente vers les abîmes de la médiocrité et de l’auto-parodie. Le guitariste se rend coupable de tout ce qu’on lui reprochait déjà à tort : titres prétextes à des solos insipides, shreddés en deux prises improvisées, défilé permanent de chanteurs de seconde zone, déclarations inopportunes au vu de sa récente production, etc. La petite entreprise suédoise devient l’internationale du cacheton, chaque prétendant imaginant récolter quelques miettes de l’aura désormais clignotante du Suédois. Seul l’espoir idiot d’apprendre que monsieur tête de nœud appelle Dio pour sortir le meilleur disque de tous les temps depuis Heaven and hell ou Rising, permettait aux anciens fans de lancer encore des regards humides vers l’Europe du nord. Mais Dio s’est barré, rendant caduque la folle idée de réunion au sommet.

À la vue de cet infini gâchis, on ne peut que souscrire à l’idée qu’Yngwie Malmsteen est, effectivement, un con. Mais pendant quatre albums, gourmette au poignet et majeur dressé, il vous aura bien emmerdé.
C’est déjà ça de pris.

Les bonus

Trial by fire – Live at Leningrad (1989)
Live low cost, Trial by fire fait l’impasse sur Marching out (moi qui rêvais d’un « Disciples of hell » live, j’en fus pour mes frais). Pour compenser on a droit à une reprise de « Spanish castle magic » et d’un « Trilogy » agrémenté d’un blues. Le toucher exceptionnel de Malmsteen reste le principal intérêt du disque. Par contre, les boursouflures (« Far beyond the sun » étiré sur plus de 8 minutes) peuvent lasser.

Alcatrazz – No parole from rock’n’roll (1983)
Graham Bonnet continue l’aventure Rainbow en choisissant son fils spirituel comme side man. Jeune chien fou, le guitariste reste tout de même dans les clous et No parole from rock’n’roll aligne son lot de tubes en bon Down on earth bis. Que demander de plus ?

Dernier conseil, fuyez comme la peste les vidéos live de Malmsteen en raison de son horripilante attitude scénique. Singeant le jeune Ritchie Blackmore, il ne recule devant aucune surenchère (tournoiement de guitare, lancer de jambe, tortillements incongrus, etc.) et se place, avec Jannick Gers, dans le top five des types insupportables qu’on a envie de baffer en concert.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *