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Loudness – Discographie sélective

Les deux points essentiels du hard rock (au sens large) sont le chant et la guitare. Assez curieusement ces deux paramètres sont devenus bien moins importants dans les courants actuels. Entre les voix hurlées des styles extrêmes et la ringardise — réelle ou pas — associée aux solos de guitare, l’intérêt pour un nouveau groupe d’avoir un chanteur et un guitariste caractéristiques passe dans les préoccupations secondaires, derrière le budget tatouage et le deal avec iTunes.
L’évolution de l’ensemble des musiques populaires a évidemment contribué à l’amoindrissement de l’aura surnaturelle, voire divine, qui a entouré nombre de guitaristes désormais légendaires : les nouveaux héros sont les DJ, c’est une réalité. Un mec « cool » en musique « joue des disques », pas de la guitare.

Les abeilles de KK Tipton
Revenons à l’époque où les fans de hard se souciaient du chant et de la guitare. Comme souvent on cherchait dans ces deux domaines les prouesses. La musique du « toujours plus » ne pouvait se contenter de chanteurs à la petite semaine ou d’handicapés du manche. Mais au-delà de la simple virtuosité, deux autres caractéristiques s’avéraient indispensables : un timbre ou un grain de voix original pour les chanteurs, un jeu et un son typé pour les guitaristes.
La recherche de son propre son, de son jeu, constituait l’élément moteur de tous les dévaleurs de manche. D’Angus Young à Steve Vai, tous avaient pour obsession la création d’un style. Young et son phrasé incisif en lead, mauvais en impro mais génial sur disque, le « brown sound » de Van Halen, mélange de rusticité moulinée au travers de couches de delays et de flange, sans parler de son jeu « humorystérique », Bratta et ses plans « guitare classique » issus d’une Steinberger cristalline, la combinaison des sons d’abeille de Downing et Tipton, la Strato lyrique de Blackmore, le son noir et sale de Malmsteen en riff, tout en douceur en lead, etc.
Chanteurs et guitaristes différenciaient les groupes, les disques, évinçant les médiocres et les sans-grades, les tout juste bons à grésiller dans le premier Marshall venu. Mais comme dans tous les domaines, le talent ne fait pas tout. La chance, les choix de chacun, orientent des carrières, les font décoller ou stagner.

Choisir c’est renoncer
Loudness a clairement fait les mauvais choix, probablement mal conseillé par des gens trop pressés de gagner du pognon. Après une poignée d’albums parfois maladroits mais prometteur, la première période du groupe s’achève sur un double live honorable, Loud live alive, montrant un groupe tout en potentiel, dont le pays d’origine, le Japon, s’avère désormais top petit pour son ambition.
Disillusion permet au groupe de passer la vitesse supérieure, qualitativement parlant. Loudness durcit le ton, accélère un peu les tempos et délivre un heavy metal de haute volée. Akira Takasaki, guitariste et boss du groupe, est au meilleur de sa forme. Largement inspiré par Van Halen, son jeu beaucoup plus metal intègre d’autres éléments.
Le son de Takasaki (et du disque) est rugueux, coupant. Son niveau de saturation loin d’être excessif lui permet de varier les plaisirs et d’alterner riffs scalpels, arpèges saturés (« Crazy doctor »), harmoniques, etc. Typique d’un guitariste seul en charge de l’instrument. Il remplit l’espace, déboulant riffs speed metal (« Dream fantasy », « Esper »…) ou rythmiques plus marquées (« Satisfaction guaranteed »), sans jamais trop en faire. De la pyrotechnie mais dans le soucis de proposer des titres les plus claquants possibles.

Feedback
Toujours à la limite du larsen de trop, Takasaki joue les bolides de rallye, friand de dérapage contrôlé. Le genre à démarrer dans un feedback monstrueux, balancer un plan épileptique, noyer le tout dans un bombardement de vibrato, pour lancer une mélodie limpide, sculptée dans l’électricité (en cela, « Exploder », le court instrumental précédant « Dream fantasy », est une leçon de contre-pied et de contraste, un exercice onaniste et néanmoins extrêmement musical. Yngwie si tu me lis…).
Minoru Niihara soutient son guitariste au mieux : chanteur au timbre typiquement nippon, éraillé, forcé et assez puissant, son registre medium et braillard tranche avec la tendance de l’époque du « toujours plus aigu ». Côté rythmique, on est dans le basique, la basse assurant une bonne présence et un bon appui à Takasaki, complétant parfaitement le spectre sonore de la guitare, comme cela se pratiquait dans le hard rock et le heavy metal des origines (Black Sabbath, Dio, etc.)

Made in Japan
Toujours chanté en japonais (à part certaines phrases dans les refrains en anglais phonétique), l’album présente le groupe en plein forme, électrisé, en furie. L’ensemble donne un heavy percutant, aux titres accrocheurs, qui se dépasse de cent coudées de la concurrence grâce au duo Takasaki / Niihara.
Et rien que pour « Dream fantasy », il faut écouter Disillusion. Cette chanson est une synthèse de ce que peut produire de meilleur le heavy metal. Un tempo plutôt enlevé, un pré-refrain aussi bon qu’un refrain (du coup l’arrivée de ce dernier à de quoi estomaquer), un riff hyper speed, et un solo taillé dans le diamant, chaos organisé branché sur 220, un modèle, un mètre étalon du solo qui tue.

Thunder in the east, sorti l’année suivante, confirme tout le bien que l’on pense du groupe. L’album reste dans la lignée de Disillusion. Même qualité de composition, même son. Aucun titre n’arrive malheureusement à la cheville du miraculeux « Dream fantasy », mais le disque reste excellent.

Lightning strikes… Le disque incompréhensible (chanté intégralement en anglais cette fois). Le groupe sous tranxène, aligne des compos molles à des tempos soporifiques. La production, trop lisse, tue la personnalité du Loudness conquérant et sauvage des deux albums précédents. Même Niihara chante tout en retenu et sans conviction. On sauvera un riff ici, un solo par là, mais aucune chanson ne marquera. Allez, soyons sympa, citons tout de même « Let it go » et « Ashes in the sky ».

Après le coup de foudre mal placé, Hurricane eyes déboule. Avec « SDI » en ouverture, l’espoir renaît. On retrouve le son rugueux de Takasaki, sa verve et toute la hargne de Niihara (a-t-il jamais autant sorti ses tripes que sur cette chanson ?). La suite est aussi bonne, même si les claviers et les refrains très US de « This lonely heart » et « Rock’n’roll gipsy » feront sourciller l’intégriste qui sommeille chez n’importe quel fan. Mais la qualité de ces deux chansons très accrocheuses n’est pas à remettre en cause donc… Bien installé dans l’œil du cyclone on le regarde tout balayer. « Take me home », « SDI », et « Strike of the sword » speed, deux tubes calibrés radio (« This loneley heart » et « Rock’n’roll gipsy »), deux ballades (« In my dreams » et « So lonely », une relecture du « Ares lament » de Disillusion…) et quelques mid tempos plombés et réussis (« Rock this way », « In this world beyond »). Seul « Hungry hunter » sonne creux. C’est pardonné vu la qualité du disque.

Une petite sucrerie pour patienter en attendant l’album suvant : le EP Jealousy. Un six titres dans la lignée de Hurricane eyes, très américain et réussi. Le chant du cygne pour Minoru Niihara qui quittera le groupe à ce moment là.

Décidé à doper ses ventes dans le monde et aux USA en particulier, Loudness choisira de recruter un chanteur américain pour poursuivre sa conquête de l’occident. Mike Vescera (futur Malmsteen) remplacera Niihara, sans génie et sans personnalité, avec l’application d’un de ces OS du metal, aussi internationaux qu’interchangeables. Las, son chant assez quelconque sur Soldier of fortune sera associé à un album lisse, dont la production tuera à nouveau la personnalité de Takasaki, seul dépositaire du son Loudness depuis le départ du chanteur, et visiblement son inspiration : Soldier of fortune est une sorte de Lightning strikes bis. Au lieu de persévérer et de mettre en avant ses qualités intrinsèques, très fortes pourtant, Loudness a décidé de se couler dans un moule heavy US pour récolter les lauriers d’une gloire chimérique.
Rien ne viendra. Le groupe continuera de sortir des albums sans grand rapport avec le Loudness eighties, alignant les chanteurs et les disques, sans plus quitter son Japon natal à quelques rares exceptions près.
Gâchis ? Perte d’inspiration ? Mauvais choix ? Difficile de trancher. Loudness avait un immense potentiel comme en atteste ces quelques disques. On se consolera en les écoutant encore et encore, jetant un voile pudique sur les ratés du groupe, afin d’éviter le déshonneur des albums post-Jealousy et le sepuku de circonstance.

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4 Commentaires

  1. Pilgrimwen 17/04/2017 à 22:34 - Répondre

    Je doute qu’Akira Takasaki soit uniquement inspiré par E. Van Halen.

    A l’origine, la source d’inspiration du guitariste vient de DEEP PURPLE et son bâtard RAINBOW. Rappelons que les fondateurs de LOUDNESS Akira Takasaki, feu Munetaka Higuchi et Hiroyuki Tanaka appartiennent au légendaire groupe LAZY (si si!, au Japon, LAZY reste bien plus connu que son cadet LOUDNESS). Et LAZY reste un vibrant hommage à DEEP PURPLE. (https://feel-japanese-rock-wave.blogspot.fr/2014/11/lazy-groupe-japonais-japanese-band.html)

    Autre source d’inspiration : BLACK SABBATH ère R.J. Dio. Cela se ressent sur les premiers essais de LOUDNESS.

    Ou encore BLUE ÖYSTER CULT, JOURNEY, SURVIVOR voire ASIA sur le fameux projet M.T.FUJI composé des LOUDNESS en compagnie du chanteur Nobuo Yamada (futur MAKE-UP). (https://feel-japanese-rock-wave.blogspot.fr/2017/03/m-t-fuji-loudness-nobuo-yamada-human-transport-1983.html)

    Bref, ça brasse large! 🙂

    PS : je me suis permis d’inclure quelques liens. S’ils dérangent, n’hésites pas à les supprimer 😉

    • metal bla•bla 17/04/2017 à 22:53 - Répondre

      M. REM : Merci pour ces références. Uniquement inspiré par VH non, mais c’est l’influence qui ressort principalement à l’écoute : dans Loudness il n’y a pas de clavier, pas de blues, un son de guitare très metal, du tapping, de la vélocité, des harmoniques, du vibrato, des guitares aux sonorités « modernes » (tendance ESP, Jackson, Kramer… Takasaki jouait sur une autre marque mais le nom m’échappe), des refrains scandés typiquement metal (« Like hell », « SDI », etc.) puis typiquement US (« Rock’n’roll gypsies », etc.) puis typiquement n’importe quoi (la suite). Ce qui fait beaucoup de choses qui n’ont rien à voir avec Deep Purple. Que Takasaki adore Blackmore et qu’il ait joué dans ce genre là dans d’autres formations, peut-être (je vais aller écouter ça, je ne connais pas), mais dans Loudness… Même dans les premiers comme Devil soldier rien n’évoque ni Blackmore ni Deep Purple même si les sonorités plus 70ies sont davantage présente (mathématiquement).
      Il y a une différence entre les influences de départ d’un guitariste et ce qu’il sort à l’arrivée. Dave Murray est un fan ultime d’Hendrix, Van Halen voue un culte à Clapton. Et tu n’entends directement aucun de leur référent dans leur jeu ou dans leurs compos.

      EDIT : effectivement Lazy sonne davantage comme Rainbow et même en lead il joue assez différemment.

      • pilgrimwen 18/04/2017 à 13:38 - Répondre

        Si tu as l’occasion, je t’invite à te procurer « Earth Ark » (1980) et « Happy Time » (1998) de LAZY. Deux bombes du Hard Rock nippon !!! 🙂

        PS : Une émission spéciale Rock / Metal japonais sur metal bla•bla serait la bienvenue !!! 🙂

        • metal bla•bla 18/04/2017 à 20:41 - Répondre

          M. REM : Je ne pense pas qu’on soit assez pointu pour faire une spéciale japon 🙂 A voir. Merci pour les références.