Kalisia • Cybion

L’attachement inepte des artistes prog metal au format « chanson » explique en partie l’échec artistique de ce courant, pourtant en pleine expansion. Comme quoi, on peut foncer droit dans un mur d’incohérence et vendre des disques.
La musique progressive se voulait un laboratoire, une manière de faire progresser le rock vers autre chose, établir des passerelles entre les bases binaires et le jazz, le classique, le folkorique… toutes les musiques. Pourquoi pas ? Certains ont trouvé des choses : Rush, Pink Floyd, etc. D’autres se sont perdus en route en tentant l’aventure.
Via l’avènement de Dream Theater (le chef de file du genre), le metal a décidé d’intégrer cette démarche exploratrice dans son giron. Il réunissait tous les pré-requis pour fusionner : musique du « too much », goût pour la sophistication et certains développements musicaux, compétence d’une frange de chevelus, etc. Las, les gars se sont perdus en route, niant dans leur enthousiasme les fondamentaux des deux courants.
Pas d’agression, pas de violence, pas d’énergie… Pas plus que de surprise ou d’aventure musicale. Tout juste un conglomérat indigeste, aussi peu imaginatif qu’un texte de Vince Neil, aussi aventureux qu’un album de Saxon, aussi fun qu’un double album de My Dying Bride.
— Vous êtes bien rude ! C’est avant tout une affaire de goût…
— Ah tiens vous revoilà… Une affaire de goût, pas vraiment. Digressons quelques lignes sur le « goût ». Ce fameux objet dont on ne doit pas discuter. Ce « goût » qui permet de fermer tout échange dès que la contradiction se muscle.

1- Le goût est la chose la plus également distribuée de par le monde, tout le monde disposant du sien. J’aime. Je n’aime pas. Ceci posé, difficile d’avancer. Une seule certitude : quand on se réfère exclusivement à son propre goût, sans jamais le formaliser, sans en chercher les limites, comprendre sa cohérence, tester sa résistance, sans jamais répondre au « Pourquoi ? » on reste au niveau bonobo de la conscience : ça me plaît alors je le fais et j’ai envie de le refaire. Même le bonobo affirme sa supériorité à ce niveau du raisonnement, puisqu’il ne cherche que son plaisir sans se douter, par manque de matière grise, qu’il pourrait en atteindre un supérieur s’il se posait quelques questions.

2- Tout sujet demande une formalisation pour permettre la création de concepts, l’analyse d’informations et l’échange de points de vue. Vous voulez parler pinard ? Va falloir bosser la cuisse, le palais, le fruit compoté et les fragrances de vieux chêne. Sinon, prenez un Ricard ou de la Villageoise et bourrez-vous la gueule sans gerber sur mes pompes, merci. Tout cela demande du temps et un niveau de compétence variable. En matière musicale, la connaissance théorique, par exemple, apporte un peu plus. Un « niveau de conscience » et de compréhension supplémentaire. Fort heureusement, dans le cadre des musiques de primates que nous affectionnons vous et moi, sa maîtrise n’est pas indispensable. Mais la réflexion ou le questionnement constituent un bon début pour tenter d’aller plus loin que le binaire j’aime / j’aime pas.

3- Dès qu’un domaine se formalise, on édicte des règles et des principes et on érige par là même l’idée de bon et mauvais goût. C’est l’apanage de la civilisation. Créer des frontières. Jaguar ? Beau. Lada ? Moche. Là c’est bien. Au-delà c’est nul. Et le camp des nuls recrute en masse. Pour une bonne et simple raison : le bon goût, ça se travaille. Ça se réfléchit un poil. Vous imaginez bien que si des gars étudient une vie durant le jus de raisin fermenté, on peut bien passer quelques heures à réfléchir à une forme d’art, même mineure.

Revenons-en au metal prog qui s’acharne à caser 12 breaks, 6 solos, 4 ambiances, 23 instruments, 5 variations de tempo et 24589 notes dans… 1 chanson ? Belle démonstration du combat de l’inutile face à l’impossible. Illustration parfaite du plaisir bonobo : c’est bon donc j’en veux plus. Pourtant tout serait meilleur en respectant deux trois règles. Voici la première : une chanson ne dure pas 15 minutes si t’as pas un putain de refrain (différence essentielle entre Iron Maiden et Dream Theater).

Ce postulat, Kalisia l’a compris. Depuis longtemps puisque la gestation de Cybion a duré plus de dix ans. Pourtant fan de la bande à Michel Portenoix (ex-leader du Théâtre Onirique), Cynic et autres mathématiciens du riff, le groupe s’est affranchi de tout format.

1- Du format de la chanson d’une part  et de son principe fondateur : la répétition du message. Une chanson se structure autour de deux ou trois éléments (musicaux et textuels) eux-mêmes répétés deux ou trois fois*, dans le seul but de « rester » en mémoire. L’auteur poursuit parfois d’autres buts (émotionnels, didactiques, revendicatifs, etc.) mais, le concept même de la chanson, réside bien dans cette idée de marquer l’esprit pour être retransmise (l’amateur fredonnera, le musicien réinterprètera).
Pas de méprise : les compositeurs d’autres formes musicales espèrent, eux aussi, rester, transmettre, inspirer, etc. Mais il semble difficile de siffloter du Boulez ou l’intégralité de « Cosi fan tutte ». Logique. L’appropriation rapide et totale n’entre pas dans les critères de composition : elle n’en constitue pas l’essence, figurant bien plus bas dans les objectifs à atteindre.

2- Du formatage lié au style. Le groupe s’ancre profondément dans le metal et dans le death en particulier (via la batterie et la voix notamment), mais s’autorise en permanence des divagations à filer des boutons à un fan de Cannibal Corpse. Si l’utilisation de synthés choque moins qu’à une certaine époque, elle reste peu courante dans le contexte. Kalisia joue l’exception culturelle en n’abusant pas des sons « à la con » popularisés par les solistes metal prog, se concentrant sur des sonorités assez légères, modernes et se mariant particulièrement bien avec les guitares chirurgicales de Bret Caldas-Lima et Loïc Tézénas, créant, de fait, le « son Kalisia ».

3- Format des voix et du texte. Dialogues, narration, description, anglais, français, chant, hurlements, parlé… Le travail vocal phénoménal renvoie à celui de Therion qui mêle, dans une même composition, plusieurs intervenants, aux registres divers, en charge de quelques lignes de texte seulement. La différence : pas de voix lyrique sur Cybion. On distingue la voix principale, death et plus rarement chantée, une voix féminine qui s’affranchit du cadre « chanteuse Kate Bushienne qui susurre » propre au metal néo-gothique de ce siècle et d’autres personnes aux voix filtrées et déformées. Et les chœurs…

Tout ceci donne Cybion. Un résultat unique, 1h11’11 » de musique (au compteur, le son stoppe un peu avant) et une expérience ébouriffante. Délivré de l’idée de chanson, Kalisia taille la route sans jamais se poser plus d’une minute. Toute la force de l’album est là : le too much, non stop. Les plans s’enchaînent sans discontinuer, sans durer plus de 30 secondes et sans se répéter, à l’exception du thème d’ouverture. Ce dernier parsème le disque, réinterprété de différentes manières jusqu’au grande finale. Un vaste chaos organisé dont on sort éreinté, groggy.

Rythme infernal, soutenu tout du long. La batterie, machine de 500 chevaux lancée à plein régime, conduit l’ensemble et breake toutes les quatre mesures. Et le groupe de virer à 90° sans jamais rompre la formation. Guitares impeccables. Fluides. Riffs mélodiques sur cyber-rythmique. La grande cavalcade continue, ne laissant personne derrière. Voix death, chanteuses éthérées, vocoder… Tout le monde parle et se répond, des dialogues, des cris et des larmes : « venez dans la lumière ». Tiens, une guitare acoustique… Un blast beat défonce tout sur son passage. Un visage féminin, quelques vers élégants… « Des visages vides aux âges oubliés »… Mais déjà la voix s’éteint, remplacée par du piano, ou de la harpe, ou des chœurs massifs ou… Perte des repères.

En quelques écoutes on se souvient bien du passage piano, de la guitare acoustique, de l’intermède saxo ou électro, mais pas du reste. Et peu importe. Parce que chaque écoute sera différente. Du fait même de nos propres limites de concentration. On découvrira alors des passages inédits, jamais remarqués auparavant. Voire oubliés. Le livret facilitera la compréhension de certaines sections et malgré les hurlements death on se souviendra d’une phrase, d’une expression. Cybion ou la musique de l’instant : impossible de retourner en arrière, impossible d’anticiper ce qui suit… Seul le présent compte. Seule la seconde vécue fait sens.

L’évidence, la facilité, serait de comparer Cybion à un film. Une histoire, un début, une fin, bla bla bla. Je m’y refuse. Question de rythme et de densité. Cybion ressemble davantage à la lecture accélérée d’un pavé de science-fiction. Un bouquin crée de nouvelles images dans l’esprit pendant des jours ou des semaines. Kalisia replie l’espace pour littéralement gaver l’auditeur en une heure extrême. Dense. Touffue. Au risque, les mauvais jours, de l’écœurer. Peu importe. On peut regretter des tas de choses concernant ce disque qui, en dépit des efforts inimaginables qu’il a exigés, n’est pas exempt de défauts. Mais ses qualités les surpassent. Il fascinera toujours. On y reviendra. Pour mieux l’appréhender et replonger dans cet univers froid d’émotions distanciées (en cela il rejoint l’écriture très sèche d’Arthur C. Clarke et son approche scientifique du verbe) où les thèmes universels de l’amour, la conscience, l’existence et la sombre destiné de l’humanité se mêlent à un maelström musical, de notes, de lignes sans cesse en mouvement, se régénérant à notre insu.

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