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Ghost • Opus eponymous (2010)

Tout le monde prend une feuille double à grands carreaux. Sujet : « Qu’est ce que l’originalité ? Précisez si, selon vous, elle est un critère qualitatif dans le domaine de la musique populaire (ou musique de merde pour les extrémistes) et dites pourquoi ? ». Vous avez deux heures (le temps d’écouter 4 fois Fade away d’Enemy You).
Vu que je vous file du boulot, je m’y colle aussi en essayant d’aller droit au but. J’écarte d’emblée l’idée que seul le « jamais entendu avant » rend une musique originale. L’originalité ne vient pas tant de l’aspect inédit que de la savante digestion d’influences forcément existantes. Si Faith No More se place en peloton de tête des groupes originaux, on distingue facilement ses influences (metal, rap, funk… jusqu’à citer quelques noms précis, Black Sab par exemple). Mais la manière dont le groupe les filtre, les assemble et les ressert le rend original.
Deuxième point : l’originalité produit-elle, de fait, la qualité ? Non. Après le papier sur Enemy You, vous vous doutiez bien de la réponse. Elle ne représente même pas un critère primordial. Que certains artistes cherchent l’originalité, très bien, mais j’ai une fâcheuse tendance à préférer ceux qui trouvent (tout en saluant la démarche des premiers).
Ensuite, on peut finasser à l’infini : un groupe original répétant à l’envi sa formule en devient quelconque, comme une formation déçoit parfois à changer sans cesse de registre, sans cohérence.
J’en n’ai pas fait quatre pages, mais voilà les bases posées.

Comme je vous sais malin (et que je marche à gros sabots sur les œufs de la rhétorique), on en déduira que Ghost (cliquez sur l’option que vous préférez) :
1- se veut original et y parvient avec un résultat à chier
2- se veut original et y parvient avec un résultat admirable
3- se veut original et n’y parvient pas avec un résultat à chier
4- se veut original et n’y parvient pas avec un résultat admirable
5- ne se veut pas original mais parvient à l’être tout de même avec un résultat à chier
6- ne se veut pas original mais parvient à l’être tout de même avec un résultat admirable
7- ne se veut pas original et n’y parvient pas avec un résultat à chier
8- ne se veut pas original et n’y parvient pas avec un résultat admirable

Si vous n’avez pas tout suivi mais que vous avez subtilement remarqué que je n’ai jamais consacré plus de 5 lignes à un mauvais disque, vous éliminerez toutes les options impaires pour vous diriger immédiatement sur Amazon (ou tout autre dealer de disque légal) pour acheter ce machin improbable. Pour les autres, ceux qui lisent avant d’acheter ou qui veulent juste se délecter de mon inénarrable prose qui leur a tant manqué ces derniers mois (rien que d’y penser j’en ai les larmes aux yeux), ci-dessous et après cette intro maousse costaud, Chapitre I – Ghost – Opus eponymous, pourquoi c’est l’un des albums de l’année mais sorti l’année dernière (vu que j’ai un wagon de retard).

Chapitre I – Ghost – Opus eponymous, pourquoi c’est l’un des albums de l’année mais sorti l’année dernière (vu que j’ai un wagon de retard)
Le machin improbable vient de Suède. Sous la pochette bleuâtre qui fait flipper sa race, 9 titres, dont une intro (« Deus culpa ») consistant en quelques grosses nappes d’orgue joufflu, ambiance première communion pour ceux qui ont fini leur « catèche », et un instru fort réussi en sortie. Neuf moins deux et un qui font cent, je pose la retenue, reste 7 chansons d’une durée classique. Autant dire que les types se sont pas foulés. Se seraient inspirés de Manowar question rendement que ça m’étonnerait pas.
Mais ça suffit et ça change du dernier Maiden. Paf. Ou du dernier Metallica. Re-paf. Ou d’à peu près de n’importe quelle merde sortie depuis (je vous renvoie au prochain « 5 lignes » pas encore écrit mais ça finira bien par tomber, et ça va faire mal j’vous l’dis, ça va balancer, ça va dénoncer, j’ai pas peur, chuis un fou, un guedin, un cramé du CD, je vais tout péter).

7 titres donc. Premier riff vaguement stoner, clavier… Je ricane, déjà vu, entendu, j’sais où ils vont les mecs, une sorte de Black Sab underground (genre Cirith Road ou Manilla Ungol), ils m’auront pas. Pis le mec sapé en pape satanique (cf. chapitre II mais restez, j’ai encore des machins à raconter) se met à chanter. Ah merde. Pas prévu ça. M’attendait à du torse sur le poil ou à des piailleries noir métal… Voix blanche et incantatoire, sans grande puissance et dès le refrain… Oh putain, des fans de Blue Öyster Cult ! M’y attendais pas non plus. Ça fait un choc. D’autant qu’après le couplet hyper inquiétant (« Lucifer, we are here, for your praise, evil one »), Ghost passe en mode lumineux pour le refrain. Cette alternance d’ambiance méphistophélique (hum hum) et de refrains catchy (pour faire jeune) se poursuit tout le long du disque et s’avère pour le moins originale (et là, on fait le joint avec l’intro, comme quoi c’est bien foutu ce papier hein ?). Les scribouillards à courte vue citent inévitablement Mercyful Fate pour situer Ghost. Erreur. C’est pas pour deux notes en voix de tête et une thématique pacotillo-satanique qu’un pont (of death) existe entre les deux groupes. C’est bien BÖC qui hante l’album (le refrain de « Ritual » ou de « Stand by him », sans déconner !) et toute une ambiance seventies. La production d’ailleurs, renforce l’ambiance d’un autre âge. L’ensemble respire (la poussière), les guitares relativement peu saturées n’écrasent pas, les leads se posent et jouent la carte de la mélodie. Et quand le groupe alourdit le propos, il reste en deçà des premiers Sabbath. C’est cet air de ne pas y toucher qui oblige finalement l’auditeur à se concentrer sur l’essentiel : les compositions. Et là, c’est du grand art. L’art du contrepied notamment. Les couplets installent systématiquement l’ambiance inquiétante qui sied à tout groupe habité par le grand cornu, naviguant entre riffs arpégés slayeriens (« Satan prayer »), réminiscences thrashy (« The ritual » et ses faux airs de « Symphony of destruction ») et lourdeurs Toniiomiennes (« Death knell »). Puis, inexplicablement, on glisse vers des refrains bien plus catholiques (ah ah), entêtants (« Elizabeth ») voire tubesques (« Stand by him »). Comment font-ils ? Sais pas. Mystère. Le gratteux compositeur doit se faire un claquage pour arriver à ce résultat bluffant. Subtile transition, pas d’effet ostentatoire, pas de break, un temps de silence et paf, refrain. Nan nan nan… Que de la musique qui vous prend à un endroit et vous amène ailleurs, l’air de rien. Et cet air de rien se révèle tour de force. Quand Luca Tortellini enregistre 480 pistes de synthés bouillassées avec clameurs de combat, récitatif d’un type recherché par le fisc et des samples de flutiau jouant une metaltarentelle improbable, le type de Ghost (j’ai pas le nom, s’appellent tous « Nameless ghoul », c’est pratique ça aussi) assemble trois riffs et une mélodie, et c’est le paradis. Ou l’enfer. La classe. J’ai beau écouter et réécouter l’album, je n’en perce pas le mystère. Et ça fonctionne à tous les coups. Et à tous les coups, en trois notes d’orgues on passe du remugle, du cloaque, à l’aérien « Elizabeeeeeeeeeeth… »
Fallait oser. C’est fait.

Chapitre II – Ghost – Opus eponymous,
Ok c’est l’un des albums de l’année dernière mais c’est quoi ce concept en bois ?
Conseil : ne jamais se rencarder sur le groupe, lire éventuellement les paroles, éviter toute photo, toute interview. Pourquoi ? Pfff… Les musiciens se cachent sous des robes de moine et le chanteur arbore un maquillage pompé aux Misfits (avec costume de pape satanique en sus). Autant dire que Ghost perd en superbe ce qu’il gagne en folklore de pacotille. Autre point pour lequel on lèvera les yeux au ciel (à moins d’avoir soixante-treize ans et de vivre à Lourdes ou à proximité de Saint-Nicolas-du-Chardonnet), le prosélytisme satanique du groupe. Ok, ils écartent la vision caricaturale du rougeaud à cornes et discourent sur l’anticonformisme, la liberté individuelle, bla bla bla… Sauf que je dis non. Et ce en deux points :
Premier « non » : je ne comprends pas comment on peut être anticonformisme, prôner une indépendance d’esprit tout en se ralliant à une église, mouvement forcément dogmatique, fut-elle satanique ? Les églises (comme toutes les sectes), les uniformes, les masses et les grands livres de la loi, ça colle pas trop à l’ambiance.
Deuxième « non » : c’est quoi ce look de merde et ces paroles à deux ronds ? Après lecture attentive des textes, j’ai pas spécialement envie d’être anticonformiste ou de laisser jaillir ma liberté individuelle pour pisser sur les conventions… Énième évocation de la comtesse Bathory (chef du département « Recherche & développement » chez Tahiti Douche), sempiternelle « Satan t’es le plus grand, ça va chier », visite guidée de la traditionnelle « nuit des sorcières » ou portrait brossé à l’arrache d’un millionième bébé de Rosemary. Et on n’évitera même pas le « six six six »…
De deux choses l’une :
– soit Ghost pense jouer la provoc… auquel cas il se fourre le crucifix là où la morale chrétienne m’interdit de laisser errer mes pensées. Déblatérer trois conneries sur Satan (qui l’habite toujours) n’emmerde personne et ne choquera que le populo de Saint-Nicolas (ou son équivalent suédois). Un conseil, émigrez en Iran et balancez sur le Coran. Là vous provoquerez. Mais dire Satan dans une Europe qui se moque des curetons depuis un siècle (en gros), ça n’a pas grande portée.
– soit le groupe fonctionne au second degré. Mais entre King Diamond, Gene Simmons ou Alice Cooper (sans parler de Dani Filth, Tom Araya et tous les autres), on connaît la chanson. Quitte à jouer cette carte, pourquoi adopter une imagerie aussi cliché ? Pourquoi pas des costards trois-pièces et des regards de psychopathes plutôt ?
Cette facette du groupe ne séduit pas et discrédite l’objet purement musical. Dommage. J’essaye, pour ma part de ne plus en tenir compte et de me délecter à chaque écoute de cet album d’une rare intelligence musicale et foutrement original.
Pour du hard rock bien entendu.
Mais vous aviez compris.

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