Enforcer • Diamonds (2010)

À la sortie de A matter of life and death d’Iron Maiden j’avais développé la triste idée que le heavy metal était mort et enterré, désignant ses assassins (les groupes fusion), coupables dissimulés par le succès mondial de Nirvana, tenu officiellement pour responsable de la disparition du spandex et du solo de guitare. Depuis, les faits ont confirmé que le glas avait bien sonné pour le courant ancré dans les années 80. On me serinait pourtant « le metal ne mourra pas » ou « j’suis allé au concert de Grave Digger et y avait du monde alors hein bon t’es vraiment un vieux con ». Bien entendu, les autres avaient compris : mort, créativement !
Le revival heavy / speed mélodique des années 2000 n’a pas apporté grand chose à part un rapprochement Accept / Helloween sympathique mais trop mollement joué la plupart du temps. La dernière « nouveauté » (râle d’agonie) est provenue de l’équipe Rhapsody et consorts, avec luxuriantes orchestrations Bontempi et chanteurs de Mexico. Bref, c’était plié.

À la réflexion, rien de bien grave. Le heavy metal a terminé son cycle de vie, passant par des phases (naissance balbutiante, affirmation, apogée, déclin, agonie et dernier gargouillis) que des styles plus anciens ont eux-aussi connues : blues, rock’n’roll, jazz be-bop ou manouche… La suite du programme ? La relecture, la reproduction, les créations intemporelles (dans le sens « difficile à situer dans le temps » et pas comme synonyme de chef d’œuvre), pendant que mourront, pour de vrai, nos géants. Les années 2010 sentent méchamment le sapin : Dio est mort, Lemmy ne devrait pas tarder (65 ans à l’heure où j’écris et film hommage tourné de son vivant), Maiden arrête sa discographie, Scorpions plie les gaules, Judas l’envisage sérieusement… Y a bien la reformation d’Accept… mais ils ne sortiront pas dix albums, le dernier étant déjà miraculeux, on peut espérer une tuerie finale mais guère davantage. On meurt donc en terre heavy metal. Plus rien n’est à inventer, plus rien n’est à créer mais, point positif, le style perdurera. Joué par des jeunes gens qui n’ont pas connu l’âge d’or. Des gosses qui tomberont là dedans comme on entre en religion, exhumant les reliques du passé et les Saintes Écritures.

Cette nouvelle période débute. Plusieurs groupes maintenaient sous perf’ le heavy metal des origines via les courants doom / stoner (Grand Magus par exemple évoqué dans le dernier 5 lignes), ou des formations comme Wolf. Il semble qu’un nouveau courant d’héritiers émerge (Cauldron, Steelwing, White Wizzard, Holy Grail…), mu par une énergie nouvelle, puisée ailleurs que dans les vieux pots habituels (Maiden, Judas, Accept, Helloween, Metallica…).

Enforcer est l’un d’entre eux et se positionne, avec Diamonds, son deuxième album, comme un espoir certain de cet héritage. Ces 5 suédois mélangent à loisir influences britanniques (Saxon, Tokyo Blade) et américaines (le Riot époques Speranza et Moore). Un brillant brassage de l’énergie débridée de la New Wave Of British Heavy Metal (NWOBHM) et des précurseurs du speed metal. Oui ma bonne dame, rien que ça. Autant dire qu’Enforcer trace la route avec des tempos dans le rouge.
— Attendez… des suédois qui jouent vite du metal assez traditionnel, c’est du speed mélodique alors ?
— Et non ! C’est du speed metal, tout simplement. Car si Enforcer accélère il reste l’héritier de la NWOBHM : donc ça riffe ! Des riffs comme s’il en pleuvait, avec des gros accords, des arpèges, des mélodies, une batterie qui marque les démanchés et surtout, un vrai son. Aigrelet. Anglais. Entre le crissement de la craie sur un tableau noir et l’aigreur d’un salé-sucré trop vinaigré. Une mécanique tenue en équilibre grâce à la basse, volubile et audible, qui dévale les toms quatre à quatre. Partout résonnent les riffs, tailladant tout ce qui bouge. Les guitares tranchent encore et encore, parce que c’est… c’est…? C’est du heavy metal putain ! Pas de « palm mute » chez Enforcer (rythmiques étouffées chères au speed mélodique). La guitare est reine, hystérie suraiguë de Gibson SG et Les Paul enregistrées comme en ’81.
— Vous voulez dire… Comme chez Saxon du temps de Strong arm of the law ou Denim & leather ?
— Tout juste mon pote, razorblade sound qui racle la viande jusqu’à l’os. Celui qui ne passe pas les tests de chaîne hi-fi — « hey mais c’est horrible y a pas le dolby surround THX ou quoi ?« , des stridences à faire avouer un terroriste, du médium au taquet, des aigus et pas de surcompression pour petits bras. Un truc qu’on pourrait écouter sur une cassette (!) dans un autoradio (!!) que ça serait pareil (!!!). Et cette même obsession eighties de la rythmique répétée jusqu’à plus soif (« Take me to hell », « Midnight vice », » Roll the dice »), des riffs bouclés à l’infini pendant qu’un batteur maniaque cartonne tout ce qui bouge, comme à la grande époque de « Wheels of steel » ou « Fire down under ».
— Ouais mais, vous avez pas dit 100 fois que les clones = pas bien, c’est le mal, tous des cons à écouter ça…
— On s’en fout mec ! Ces gars sont con-nec-tés aux années 80 ! Ils ont l’énergie, et ça fait toute la différence. Une énergie qui ne passe pas par une production de bourgeois, des riffs à un accord syncopés en 7/12, du clavecin d’emperruqué ou des breaks progressifs de mon cul… Naaaannn, juste, tout à fond, tout le temps. C’est comme ça que ça fonctionne. Sinon ? Sinon pas crédible. Alors ok, les compos ne sont pas les meilleures du monde (ceci dit j’échange 287 barils d’Airbourne et tout le catalogue NTS contre un « Katana » ou un « Running in menace »), la voix suraiguë et sa réverb de salle de bains — entre Guy Speranza (1), Vic Wright (2), Tony Moore (3) et Tony Harnell (4) — profanera les pavillons les plus chastes, mais peu im-por-te, parce que c’est la vérité nue de l’électricité, de la foudroyance du hard rock, le secret enfoui et perdu dans cette pléthore d’albums de merde, surproduits, écrits comme on remplit une feuille d’impôts, sans âme ni authenticité, sans connerie et sans abnégation, sans cette foi inébranlable dans la cause incertaine et folle du rock’n’roll. Un concept débile pour tout le monde sauf pour ceux qui en jouent comme si leur vie en dépendait. Enforcer ne calcule pas, se livre tout entier dans ce deuxième disque bourré de défauts objectifs, comme l’étaient Strong arm of the law ou Fire down under en leur temps, mais subjectivement parfait. Génial. Si j’avais quinze ans à ce moment précis, Enforcer serait devenu mon nouveau groupe préféré. D’ailleurs, à ce moment précis, j’ai quinze ans.

(1) Guy Speranza, feu chanteur de Riot sur ses trois premiers albums studio : Narita, Rock city et Fire down under + le Riot live (si vous voulez tentez l’expérience d’un live pas trafiqué…).
(2) Vic Wright, chanteur de Tokyo Blade sur Night of the blade, leur meilleur album.
(3) Tony Moore, chanteur de Riot sur Thundersteel, Privilege of power et Immortal soul la période « speed mélodique » du groupe.
(4) Tony Harnell, chanteur de TNT, groupe norvégien de hard / metal mélodico-fm et néo-classique en de brefs instants, si si c’est possible, dont l’excellent Tell no tales s’avère quasiment indispensable tellement il est indispensable (tout comme My religion).

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