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Metallica • Master of puppets (1986)

Je me souviens précisément de ma « rencontre » avec Metallica. Quelques mois plutôt je m’étais jeté sur le hard rock comme un chien affamé, ingurgitant tout ce qu’il trouve, jetant des regards inquiets autour de lui de peur qu’on ne vienne lui piquer la pitance de sa gamelle. La foudre avait frappé et j’en resterai marqué à vie. D’ailleurs, malgré mes ricanements, je comprends les jeunes affamés d’aujourd’hui, téléchargeant à qui mieux mieux pour « rattraper le temps perdu ». Malheureusement le téléchargement a un revers de la médaille, mais c’est un autre sujet.
Metallica donc. Tout a commencé avec « Phantom lord », enregistré sur une « radio libre » locale. Quelle claque dans la gueule ! Pourtant j’écoutais des groupes de durs à cuire qui sentent sous les bras (AC/DC, Motörhead ou Accept) Mais là, heu… limite too much. Tabassage en règle. Sur Kill’em all le groupe avait (pour la seule fois de sa carrière en fait) le son qu’évoquait son nom. « Métallique » à mort. Plus tranchant qu’une lame de rasoir, aussi délicat qu’une tronçonneuse. Je me souviens avoir écouté et rembobiné « Phantom lord » des dizaines de fois, augmentant le volume à chaque passage (et provoquant le courroux familial avec force claquage de portes), habité par cette sensation jubilatoire de défoulement total et adolescent.
L’écoute intégrale de l’album m’avait déçu (et me déçoit encore en fait), peu de titres se hissant à la hauteur de « Phantom lord » (j’ai retrouvé cette cette intensité avec certaines chansons du Hatebreeder de Children of Bodom).

Dans la rue
Metallica c’était donc « sans plus » pour moi jusqu’à un samedi après-midi d’errance urbaine. Nous fréquentions régulièrement une salle de jeux vidéos (« La Tortue », rue Foch… j’dis ça pour les Perpignanais) dans laquelle on croisait beaucoup de « hardos ». Nous nous jaugions, embrassant d’un seul coup d’œil la somme de notre bon (ou mauvais) goût, arboré à grands renforts de badges, patches, dossards et autres quincaillerie. J’arborais pour ma part un magnifique Live after death dans le dos, un Manowar sur le cœur, une rangée de clous (pyramidaux) sur les épaules, un bracelet clouté et un bon pesant de badges sur l’avant de ma fidèle veste en jean.
Entre deux rangées de jeux d’arcade (dont un Rastan Saga et un Bubble Bobble), un pote s’arrête pour saluer un type. Tignasse de cheveux frisés, mitaine cloutée (trop la classe !) et casque de walkman autour du cou, le gus sort une cassette de sa poche : Master of puppets. Vision de cimetière apocalyptique. Le souvenir de la dernière émission de Cocktail Rock remonte en une demi seconde (« Le chanteur, James Hetfield a réalisé d’étonnants progrès et chante vraiment de mieux en mieux »). Pendant ce temps le hardos à la main gainée de cuir et de clou acquiesce, l’air connaisseur, nous assurant de la qualité de l’album.

Chevaucher la foudre
Ce n’est que quelques semaines plus tard qu’un de mes fidèles compagnons traine-baskets me file une Sony 90 NR avec Ride the lightning (face A) et Master of puppets (face B).
Je glisse l’objet dans mon walkman, un bout de plastique rouge vif, sans touche rewind, obligeant à tourner la cassette pour rembobiner (je mitonne que dalle, renseignez-vous !).
« Fight fire with fire ». Autant l’avouer, je voulais me tirer. Fuir cette furie, cet abattage en règle, ce pilonnage systématique sur lesquels Hetfield (Ou était ce Hammet ? Je les confondais toujours ces deux là) aboyait, oubliant toute notion de chant, de note et de heu… Mélodie ? (oui j’étais déjà chiant à l’époque sur cette notion). Je me souviens de cette chanson comme d’une épreuve, un mur de béton pris de plein fouet). Je ne pensais pas supporter l’album si ça commençait comme ça.

Poupée de cire…
Heureusement la suite allait me permettre d’entrer dans le cercle, grâce à « Fade to black » bien entendu et « The call of Ktulu » (‘tain ces mecs lisent Lovecraft comme Steve Harris et moi !)
J’ai écouté Ride the lightning des tas de fois, mais pas autant que Master of puppets.
Master of puppets est probablement moins novateur ou moins ceci ou moins cela que Ride the lightning. Mais Master a le son. Ce son incroyable, unique et iconoclaste. Pensez, un groupe dont les guitares, au contraire de s’affiner, s’aiguiser, s’épaississent, et assomment plus qu’elles ne découpent. On pouvait difficilement trancher davantage que sur Kill’em all. À chaque coup de médiator (vers le bas) une montagne s’écroule en gros blocs granitiques. Et parfois à « grande vitesse » (je mets des guillemets en pensant à tous les groupes actuels à 240 bpm). Même en son clair, les six cordes restent épaisses, tissant une toile arachnéenne d’arpèges pour mieux enserrer une proie promise à la morsure de solos venimeux. Hammet tente d’être à la hauteur de la folie ambiante, poussant ses interventions au bord de la rupture (phrasé schizo en forme d’écho déglingué au « in madness you dwell » de Hetfield, tirés de cordes hystériques « vais-je mourir ? »). Mais Kirk n’oublie pas de relever le défi de la mélodie. Sur les rythmiques moissonneuses batteuses et les intervalles tendus à l’extrême de son patron, il se faufile et glisse son feeling unique. Phrasé bouillonnant, sweep et wah wah (« Battery »). La classe.

…poupée de sang
La production de l’album, la compression extrême des guitares et de la batterie (la claire d’Ulrich sonne comme la grosse caisse de certains groupes !) créent une sensation d’étouffement. Même la voix, systématiquement doublée, à la respiration près, participe à l’effet rouleau compresseur.
Hetfield, moins criard que sur les disques précédents, nous cause de la guerre, de la manipulation, du lavage de cerveau. Et quand accalmie il y a, Lovecraft et ses créatures innommables surgissent de l’ombre (« La chose qui ne devait pas être »), menant à la camisole (« Bienvenue au sanatorium »). Master of puppets est un album d’angoisses. Angoisse de la folie, de la guerre, de la religion opium (« Leper messiah ») où chaque instrument contribue au cauchemar, asphyxiant l’auditeur. Le laminoir laisse l’auditeur vidé, lobotomisé face à la triste réalité de ce monde : un cimetière, un ciel apocalyptique et les mains rouges sang du marionnettiste.

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