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Le cri

J’ai déjà évoqué ici et là la problématique du cri dans le metal, qu’il soit death, black ou grind. Je ne vais pas revenir sur ce concept finalement étrange quand on y pense — crier pour faire de la musique — mais sur une conséquence de ce phénomène.
Tout le metal moderne, et j’entends par moderne, groupe récent non rattaché à un courant revival, pratique le hurlement. Côté djent prog à double tubulure, black folk super trou iveule, death technico-vomitatoire, metalcore-punk-tatoué-piercé… Même Saxon s’y met sur Thunderbolt, puisque le groupe a convié le viking hurlant d’Amon Amarth à grogner devant son Biff.

J’aimerais bien connaître la proportion chant / hurlement dans la production actuelle. Mais je parierais sur un 50/50. Au minimum. Et si on ramène ça au niveau des discothèques, vous savez, ce machin avec des étagères qui n’existe plus (et là j’en profite pour signaler aux nouveaux venus et aux retardataires, voire aux fous furieux qui écoutent metal bla•bla dans le désordre que oui, on a traité ce sujet de la discothèque l’année dernière… Si c’est pas la classe de dire « l’année dernière » en parlant d’une vieiiiiillllle émission… genre on a des archives, c’était « à l’époque »… Mais j’ai l’impression que je m’éloigne un peu non ?
Donc si on ramène la proportion chant / hurlement au niveau de la discothèque et que l’on corrèle ça au profil de l’auditeur (âge, taille, poids, sexe), les gens comme moi qui ont la quarantaine, pèsent 95 kilos pour un mètre quatre-vingt six et disposent d’un braquemard de compétition internationale, se retrouvent avec 10 % de hurleurs, grand max. Par opposition aux jeunots d’1 mètre cinquante pour 45 kilos (dont 15 de piercings) tout juste équipés d’un pistolet à eau, qui disposeront sur leurs étagères virtuelles de 90 % de gueulards, voire, oh my god mais pas dans les fesses merci, de carrément 100 % de crieurs.
100 % de hurleurs dans une collection de « dixes ». Soit 0 % de chant. 0 % de mélodie vocale. 0 % de refrain qui refraine et d’harmonies vocales qui font rien qu’à s’harmoniser dans la joie et l’allégresse du contrepoint voire de la tierce mineure.

Alors bon, si ça leur va, si c’est leur choix, si c’est leur goût, je ne vais pas commencer à les tancer et asséner mes leçons mélodiques, mes grands principes du génie qui réside dans la mélodie parce que hein bon, j’ai déjà du expliquer ça 16 fois l’année dernière (putain, on attaque notre deuxième année, c’est dingue non ? Mais je l’ai peut-être déjà dit).
Donc… Je ne vais pas repartir dans l’explication que greu-greu = artistiquement moins bien, même si le grognement peut avoir son efficacité, et même si la proportion dudit greu-greu a augmenté dans ma magnifique et turgescente discothèque, je me suis quand même fait la réflexion suivante : « Putain mais les djeuns à piercing et à sweat à capuche qui pue, ils chantent quoi sous la douche ? ».
Ce à quoi j’ai immédiatement rétorqué — car je suis du genre à me rétorquer des trucs quand je me fais des réflexions — « Mais mon pauvre ami, s’ils en sont à porter des sweats à capuche qui puent,  ces jeunes indigents ne doivent pas souvent se soumettre à l’hygiène d’une douche. Leur besoin de chanter sous un jet d’eau bienfaitrice ne doit donc pas se manifester aussi fortement que chez l’ours élégant ou le canard dandy (je t’ai déjà dit que ton plumage se rapportait vachement à ton ramage ?) ».

Ok. Admettons cette pensée totalement réactionnaire. Prenons un autre exemple. Le jeune sidérurgiste se déplace, ne serait-ce que pour se rendre chez Titi, son tatoueur-pierceur préféré. Et j’ai beau être coupé générationnellement et philosophiquement de tous les fans de groupes à mèches et gestuelle rap, je sais que ces gens conduisent des voitures et écoutent de la musique dans l’habitacle. Faut pas me la faire.
Et qu’est-ce qu’on fait quand on écoute de la musique en voiture ? Ben on chante à tue tête en même temps que le poste. Mais là, ils chantent quoi les mecs ?
— Quand on écoute du metal de nos jours, on chante pas, on secoue la tête, on jumpe, on slamme…
— Merci Mattéo de ton intervention, ton prénom me confirme que tu ne portes pas encore de slips couleur et que tu penses donc possible de faire l’hélicoptère avec ta tignasse en roulant, voire un wall of death dans ta caisse… Sois réaliste mon grand, on a beau être bientôt limité à 80 sur route, on ne peut pas se jeter les uns contre les autres dans une voiture. Bref, quand on écoute le poste en bagnole, il reste qu’à chanter sauf que là, il n’y a rien à chanter.

Ami Canard, je te sens piaffer devant ma réactionnite aiguë et tu n’as qu’une envie, m’expliquer par le menu comment toi, jeune fan de Slayer, groupe qui — convenons-en — chantait déjà assez peu à l’époque, tu étais capable de reproduire « à la bouche », tous les riffs du groupe, à grand renfort de postillons au grand désespoir de tes collègues de bureau, voyant celui qui tenait leur carrière entre ses mains, se produire de la sorte à la machine à café, sous l’œil goguenard de « l’autre hardos » de l’entreprise.
Oui, jeune volatile et néanmoins vieux compagnon de route — parce que mine de rien ça fait un bail qu’on bourlingue tous les deux sur les internets non ? Rien que de dire ça je sens se former une petite boule dans ma gorge… Profiterais-je de ce billet d’humeur à rallonge pour signifier au monde notre indéfectible amitié alors même que tu fais rien qu’à dire des vilaines choses sur Zeno (qui nous a quitté) ou Cheap Trick ? Mais je te pardonne fidèle compagnon. Ton ignorance n’a d’égal que la pureté de ton cœur.

Oui jeune volatile disais-je, tu pourrais me jeter à la face ton propre comportement postillonnant comme contre exemple de ma théorie en bois. Tu pourrais. Mais tu sous-estimerais mon sens de la répartie et tu oublierais que je ne m’avance jamais à découvert sans avoir préalablement déminé le terrain et fait provision de munitions.
Je te rafalerais donc, en réponse à ton attaque malhabile que, ok tu crachotes tes riffs de Slayer, mais pourquoi ? Et bien comme le chien qui se lèche les couilles, tu le fais parce que… parce que tu PEUX. Tout simplement.

Mais va crachoter un riff de Suicide Silence… Ça tu peux pas. Si j’avais vraiment mauvais esprit, et Dieu sait — même s’il n’existe pas, c’est dire la force de l’argument — que je n’ai pas mauvais esprit. Tout au plus un certain goût de la taquinerie… Exemple : comment il est le dernier Judas m’sieur Canard ? Ahaha
Si j’avais vraiment mauvais esprit donc, je dirais que tu ne peux pas crachoter un riff de Suicide Silence parce qu’il n’y a pas plus de riff chez eux que de mélodie chez Mayhem. Voilà pour la taquinerie.

J’en arrive donc à ma conclusion sous forme de constat attristé… Il est possible en 2018 d’être passionné de musique et de « chansons » sans jamais entendre quelqu’un chanter. Comme il est possible en 2018 d’être passionné de musique et ne pas pouvoir la siffloter quand on fait la vaisselle, qu’on range son garage ou qu’on plante un clou.
Je trouve ça un peu triste, tant la musique est une amie si fidèle qu’elle vous accompagne partout, au bout du monde ou au cœur de la nuit, restant à jamais et immédiatement disponible sur simple convocation, que l’on chuinte en lieu et place de siffler ou que l’on chante faux, avec ou sans paroles…

Je plains donc ces gens qui, face à la solitude d’un lieu ou d’une situation ne goûteront pas ce plaisir intime et personnel de chantonner un p’tit air, de pincer leurs lèvres et de souffler quelques notes, si réconfortantes dans le silence éternel et effrayant de ces espaces infinis.

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