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La sonorisation de concert…

…Symbole libéral d’un capitalisme galopant où le grand mensonge musical de ces 60 dernières années

Au départ était la musique. Tape sur un tambour, gratte sur une corde, souffle dans un machin, chante. L’air vibre. Nous aussi. C’est beau. Mais à force de jouer systématiquement avec des tambours, les musiciens dont l’instrument dégageait le volume le plus faible en ont eu marre.
— Roger, tape moins fort sur ta foutue batterie sinon je vais te planter le manche de ma guitare dans une partie molle de ton anatomie !
— Si je tape moins fort j’arrive pas à jouer !
— Grrmmmbbbllllgrrr…

Joli Roger
Alors des mecs ont bossé. De là sont nés les instruments électriques. Joie. Roger pouvait taper comme un bourrin, on entendait encore la guitare. Dingue.
Contrairement à ceux évoluant dans le milieu de la musique classique, les orchestres de jazz, de blues ou de rock, n’ont jamais fréquenté des lieux spécifiques, dédiés à l’interprétation et à l’écoute de leur genre. Les chanteurs d’opéra n’ont pas besoin de micro pour deux raisons :
1- ils envoient le bois
2- dans un (amphi-)théâtre, le son porte grâce à une acoustique étudiée en un temps où le monde s’éclairait à la chandelle.
Quand on joue dans un bar, une cave ou une grange, ce n’est pas la même tisane : il vaut mieux amplifier la voix si l’on souhaite la conserver et être entendu.

Profite du son
Vint ensuite, la sonorisation. C’est-à-dire l’amplification d’instruments déjà amplifiés. Concept absurde. La seule raison d’amplifier des amplis, c’est de jouer encore plus fort, pour être entendu dans des endroits trop grands pour l’amplification « naturelle » des instruments, et absolument pas conçus pour écouter de la musique : stades, gymnases, salles des fêtes… Mais dans quel but ?
Pour le pognon. Parce qu’il est plus rentable de jouer 1 fois devant 10.000 personnes, que 100 fois devant 100 pelés. Et c’est moins fatigant. La sonorisation de concert, est le résultat d’une recherche perpétuelle de profits, d’un productivisme typique du vingtième siècle, tellement imprégné, matraqué, par l’idéal libéral et la notion de rentabilité outrancière, que personne ne remet jamais en question toutes ces choses visant à transformer en loisir de masse la moindre activité culturelle ou artistique. On ne parle pas de l’industrie du disque pour rien.

POPB ? Non Bercy
Au delà de l’aspect idéologique de la démarche, c’est surtout l’absurde, le non sens qui frappe. Amplifier un ampli… à quoi bon ? Surtout quand on connaît le soin et le temps passé par un « musicien électrique » pour trouver un son personnel. Choisir le bon instrument, le régler, sélectionner son électronique et ses bois, choisir ensuite le bon ampli (la tête, les lampes, le ou les baffles), égaliser tout ça… C’est beau, ça sonne. On met un micro devant… et ça bousille tout. Et oui.

Faut que le monde le sache. La meilleure grosse caisse du monde jouée par le meilleur batteur de l’univers n’a rien à voir avec la flatulence hyper compressée et pétaradante à laquelle vous êtes habituée (poc poc poc). Le son entendu dans les Bercy ferraille et les Zénith béton n’existe pas. C’est un son de sono. Déformé, ré-égalisé en bouillasse métallique, ricochant à l’infini sur les murs cimentés de salles de concert Bouygues où, pauvres veaux, nous nous entassons comme à l’abattoir.

Outre la nullité sonore, la taille démentielle des salles de concert oblige à cracher des décibels à des niveaux insupportables. Un avion au décollage ne fait pas beaucoup plus de bruit qu’une balance de Motörhead. À tel point que le public, alerté depuis quelques années par les médecins, a adopté les bouchons acoustiques pour limiter les dégâts. Ne frise-t-on pas le non sens ?

Hein ?
Non sens également chez les musiciens. Les scènes trop grandes et la sono en façade obligent à l’utilisation de « retours ». Parce que sur une scène, vous n’entendez pas vos camarades. Ou peu. Ou mal. Et si vous courez de l’autre côté des planches, c’est votre ampli que vous n’entendez plus… D’où l’utilité des « retours », ces baffles supplémentaires orientés vers les musiciens (les « bains de pieds ») qui renvoient une partie du son de la sono (selon un mix personnel). Un guitariste, par exemple, est coincé entre ses propres amplis qui crachent l’enfer, ses retours (forcément forts) et le brouhaha mélangeant le son de façade et le bruit du public. S’il ne veut pas perdre 65% de son audition comme James Hetfield (on comprend mieux la qualité miteuse des derniers albums de Metallica), il utilise, lui aussi, des bouchons.
Et on en arrive à cette situation ubuesque de musiciens aux oreilles bouchées jouant très fort une musique déformée par la sono à un public aux oreilles tout aussi colmatées…

J’entends déjà les remarques : « si c’est trop fort t’es trop vieux », « le rock c’est tout à fond ». C’est vrai. Le volume, la sensation sonore est essentielle. Mais trop c’est trop. En outre, « fort » ne signifie pas assourdissant. Le volume ne doit pas rendre la musique inintelligible. Sinon, j’ai une perceuse chez moi, merci.

Et le spectacle alors ?
Effectivement, si on veut produire un gros spectacle, ce n’est pas à la pizzeria « Chez Mario » qu’on pourra mettre en place de la pyrotechnie ou un Eddie de 2 mètres de haut.
Je n’ai rien contre le grand spectacle à proprement parler, qu’il soit rock ou pas. Notamment quand il est pensé en amont, que c’est une volonté, un état d’esprit, un concept « artistique ». Pour rester chez Maiden, on sait bien qu’Eddie crachait du sang dès les concerts au Ruskin Arms. Maiden, c’est le théâtre. Mais à quoi bon faire jouer Green Day à Wembley (ou ailleurs, me souviens plus) ? Quelle est la démarche ? Green Day est un groupe de petites salles, de bar, de pubs. Parce que ça joue moyen, ça chante approximatif, mais la patate et la connerie seront là. Dans un stade ils font quoi ? Ils ramènent trois ou quatre mercenaires supplémentaires et le son est trafiqué. Pour avoir vu le DVD Bullet in a bible, rien de ce que l’on entend sur cette vidéo n’est vrai. C’est rigoureusement impossible. C’est le DVD le plus trafiqué que j’ai vu de ma vie. Je serais curieux de comparer la version commercialisée avec l’enregistrement original et enfin avec ce qui entrait VRAIMENT dans les micros.
Donc, grand spectacle, oui, pourquoi pas, mais il faut informer le public : ce que vous entendez n’est pas la réalité. Pas la référence, la vérité. Ceci dit, cet aspect artificiel s’accommode bien avec certaines musiques.

Allez monnaie blues
Je n’ai pas de solutions. C’est le système. C’est comme ça. Si tous les artistes ne jouaient que dans des petites salles, les spéculateurs se rueraient sur les tickets pour les revendre le triple. Encore un des sales travers du capitalisme. Nous sommes tous complices. Mais vous, qui allez dans des stades, des grandes salles ou des festivals concentrationnaires, un peu plus quand même. L’argent est le maître, et le public préfère subir la médiocrité que boycotter. Payer une fortune (voire vendre un rein ou un bras) pour assister au spectacle navrant de multi-millionnaires sautillant sur un écran placé à l’autre bout d’un stade) plutôt que de dire non. Le plus terrible reste que ce public ne réalise même pas qu’on lui vend de la merde, hors de prix qui plus est.
Et ne me parlez pas de l’ambiance géniale et conviviale dans un stade bondé… L’ambiance géniale et conviviale c’est dans un club, quand on entend ce que se disent les musiciens entre les morceaux, où l’on rend au guitariste le médiator qui a glissé, où l’on fait passer de main en main les bières qui viennent du bar, tant la foule est compacte.
Je trouve dommage que le rock, genre populaire au sens « issu de la rue », ait perdu de vue l’essentiel : l’émotion au naturel. Même les « rebelles » ont besoin de pognon.

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