Hammerfall • Glory to the brave / Legacy of kings

Le jeune fan de death/black et de heavy/speed pense que jamais ne viendra le temps de la disette. Celui où, chien affamé, il rôdera chez les disq… heu… sur internet, écumant les webzines et les blogs à la recherche de quelque chose à se mettre sous la dent : un nouvel album de son genre favori. En vain. Plus rien ne paraîtra. La production, réduite à peau de chagrin, renforcera la douleur lancinante d’un souvenir désormais lointain, nostalgie d’une époque révolue. Celle de l’abondance, celle où la parution d’un nouveau numéro de Rock Hard ou Hard Rock Magazine devenait synonyme de Nöel avant l’heure.
Jeune, tu penses que tout dure toujours, que rien ne viendra perturber le cycle éternel des parutions, que ton style de prédilection, prolixe, indémodable, inaltérable, résistera au temps, falaise de granit jamais grignotée par l’océan de la mode et du changement ? Et bien, « fillette (exhortation de la gent féminine à lire ce blog), ce que tu te goures, ce que tu te goures ».

J’ai un souvenir douloureux des années 90. Certain de l’infinitude du heavy metal, je voguais sur une mer d’albums, sans cesse alimentée par des nouveautés aussi palpitantes que nombreuses (j’ai connu Queensrÿche et Helloween quand on pensait qu’ils abattraient Maiden en plein vol, c’est vous dire). Puis la fusion est arrivée. Et le grunge. Et puis, plus rien. C’était fini. La production se réorientait vers le black, le turbulent petit dernier, et le death potache et éviscérant. Oui mais, moi dans l’histoire ? Plus le droit d’écouter ma musique ? Maiden passait dans l’underground de la médiocrité et Metallica avait tué sa muse sur l’autel de la popularité. Megadeth, Rage et Stratovarius envoyaient bien une petite carte postale de temps en temps… Mais comment tenir avec aussi peu ? Que restait-il comme solution ? Écouter les scandinaves borborygmes des uns ou les floridiennes régurgitations des autres ? Jamais ! Vous ne m’aurez pas vivant, je suis un sale hard rocker, je veux des riffs et des mélodies, des chanteurs qui pètent le cristal et des guitaristes plus rapides que leur ombre. Alors je suis passé à l’ennemi. Le punk me tendait ses bras : les Ramones et les Sheriff avaient déjà un peu changé ma vie des années auparavant mais, innocent et pur, je ne savais pas qu’ils étaient punks.

Mon retour au bercail s’est effectué en 1998. Grâce à Hammerfall. J’ai suivi la piste des indices disséminés au fil d’albums divers. Le décryptage du premier Synergy (hum) révéla deux noms : Alexi Lahio (le patron de Children of Bodom) et Jesper Strömblad (directeur des ressources humaines chez In Flames). L’enquête se poursuivit avec Hatebreeder (faudra qu’on en cause un jour, de celui là) et c.o.l.o.n.y (idem). Renseignements pris (Google n’existait pas), je découvris que Strömblad, en plus de mener brillamment la barque enflammée, fournissait du riff à Hammerfall, obscur groupe suédois de heavy traditionnel. Allons-y pour Legacy of kings. Comment décrire la joie qui m’envahit à l’époque ? Visite impromptue d’amis perdus, retour sur les terres natales. Des gens de ma génération branchaient à nouveau des guitares pour produire le metal de leur adolescence ! Les fans d’Helloween et d’Accept perpétuaient la tradition, polissaient leurs compos dans d’obscures caves du nord de l’Europe, patiemment, avec la science consommée des bricoleurs de génie. Dès « Heeding the call », le choc : prod léchée, voix lisse, chœurs acceptiens, tempos vibrionnant, mélodies accrocheuses et riffs foisonnants. Le groupe travaille son affaire : après un premier solo, un break vocal se conclut par un deuxième solo de guitare. Le genre de fioriture qui prouve le soin apporté aux compos.
Hammerfall déroule son deuxième album comme une visite du heavy metal des années 80, avec les passages incontournables du morceau heavy pur jus (« Let the hammer fall » plus Judaccept que les originaux ou « Dreamland » plus « original »), de la ballade qui pue (deux au programme : « Remember yesterday » et « The fallen one », ce qui en fait déjà deux de trop vu le niveau) et de la reprise de grande classe mais sans surprise (« Back to back » de Pretty Maids).
Legacy of kings (l’héritage des rois, un aveu) a tourné en boucle, relayé par Glory to the brave, son prédécesseur dont il est la copie conforme (la reprise provient cette fois du groupe culte Warlord). Deux albums impeccables qui avaient pour eux d’être parmi les premiers, avec ceux d’Edguy, à redorer le blason du heavy traditionnel. Les fleurons de ce que les crétins et les inconsidérés nommeront le « true metal ».

Dix ans après, que reste-t-il de cette période ? Finalement pas grand-chose. Hammerfall, après ces deux albums s’est enlisé dans un heavy metal de fonctionnaire, passable, lisse et tiède, forcément écoutable mais sans plus d’âme ou de ferveur que le dernier / prochain Metallica. La passion ne manque assurément pas à Oscar Dronjak (l’asperge à la guitare rythmique), leader et principal compositeur du groupe. Mais à trop respecter ses modèles, à peaufiner sa formule en étudiant les grands anciens, il a fermé toutes les portes des possibles, réduisant sa marge de manœuvre à la seule variation de tempo. Le ralentissement de cadence sur Crimson thunder a réduit à néant ses dernières ressources en énergie.
Une parenthèse sur le « mid tempo » : ce machin plombé et roboratif qui caractérise le heavy metal (on ne peut pas être lourd et rapide, réfléchissez !) se révèle le plus souvent un piège mortel, un marécage dont seule la combinaison grand chanteur / mélodie forte / riff qui tue permet de s’extraire indemne. Même Dio a sombré dans les pires sables mouvants du tempo moyen dès qu’il n’a plus eu de bonnes mélodies à chanter (et encore, lui peut se passer de riff !). Et ce n’est pas ce pauvre Joacim Cans qui nous épargnera l’ennui de ces lenteurs : son timbre neutre et lisse sauve les meubles quand la grosse cavalerie charge derrière lui, mais il se révèle bien fragile, seul en première ligne.
Hammerfall, feu de paille, un groupe qui doit sa réussite et sa relative longévité aux nostalgiques et aux gamins nés de la dernière pluie. La récente sortie de Blood of the nations, loin d’être un excellent Accept, enterre le pauvre Hammerfall. Quelle différence ? Les ingrédients sont les mêmes non ? Guitares martiales, chœurs massifs, rythmiques lourdingues, etc. Oui. Les mêmes. Mais tout est dans l’interprétation, ce petit supplément d’âme qui sépare les chouettes groupes des putains de killers. Avec moins de choses, Tornillo peut fendre l’âme ou rameuter toutes les meutes de loups alentours, pendant que Maximus Lupus vrille l’air.

Malgré toute la sympathie que je garde pour les moments de retrouvailles que m’ont offert ces deux disques, l’évidence, dix ans après, frappe d’autant plus fort : Hammerfall, comme toute la vague « true metal » (et au-delà des qualités que certaines formations ont pu démontrer est un groupe en plastique, un heavy metal de rechange le temps de rechaper l’original. Comme beaucoup, par manque, par désespoir, par paresse intellectuelle (si, si), j’ai bouffé de ce burger metal. Et même si je me suis vite arrêté (aux frontières de l’Italie notamment), je me suis laissé abuser sciemment.

Le heavy metal (le truc inventé, entre autre, par Ozzy « j’en tiens un grain » Osbourne) doit conserver un peu de cette folie originelle, de ce « larger than life » cher à Diamond Dave (putain mec, reviens aux affaires, écris tes mémoires, fais quelque chose pour sauver le siècle !). Hors, Hammerfall et tous ses potes ont perdu de vue ces fondamentaux, s’appliquant avec trop d’assiduité et de précision à reproduire la surface, le vernis. Oubliant qu’en écoutant un disque labellisé « 100% heavy » ont doit avoir envie de tout péter dans sa piaule (et ailleurs) !

Avant que tous les intégristes bas du front débarquent pour me défoncer la gueule sous prétexte que j’ai un peu craché sur leur groupe fétiche-qu’il-est-trop-bien, sachez que je possède encore ces deux albums, qu’ils ont résisté à plusieurs vagues « Et si je dégageais mes CD pourris ? », preuve qu’ils affichent encore certaines qualités et supportent la réécoute. Mais Legacy of kings et Glory to the brave renvoient surtout à une idée toute simple qui mérite, à mon sens, d’être transmise à tous les p’tits gars qui lisent ces lignes (goûtez la solennité de l’instant).

Un conseil de vieux
Quand ce sera terminé, quand les meilleurs groupes de votre style de prédilection auront achevé leur carrière ou tellement sombré dans les abysses qu’on ne les distinguera plus, ce jour là les p’tits gars, ne cherchez pas des groupes « qui sont comme » ou « qui font presque ». Allez ailleurs. Dans une autre mer, un autre océan. Pêchez d’autres poissons, frétillants et colorés, aux saveurs nouvelles et exotiques. Et quand du fond de l’abîme, remontera un nouveau léviathan, un monstre sacré dont les plus grands marins prononceront le nom dans toutes les ta vernes de tous les ports, avec le respect des chasseurs ayant trouvé une nouvelle proie à leur taille, l’âme pleine, le cœur gonflé, l’œil sur l’horizon vous pourrez reprendre la mer.

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