Gamma Ray • Sigh no more

Les 30-40 d’aujourd’hui font partie de la « génération X » (je n’invente rien, de nombreux papiers l’ont décrite à l’époque où nous fêtions nos vingt ans). Une génération sympa : la première à croiser le Sida au moment des premières chaleurs, le chômage galopant au moment de bosser, le CD au moment d’acheter des disques, le MP3 quand la collec’ de CD était terminée… Génération pathétique qui s’est mollement révoltée (grève et manifs perdues d’avance), n’a pas anticipé les problèmes écologiques, hypnotisée par la surconsommation et a rapidement eu l’assurance de n’en avoir aucune concernant son avenir (vous pouvez chialer).
À chaque génération, sa guerre. Qu’elle soit mondiale, coloniale, gagnée ou perdue, glamour ou dramatique. La notre était minable malgré sa diffusion non stop sur CNN et la 5ème chaîne (pas celle d’Yves Calvi, celle de Jean-Claude Bourret et de Guillaume Durand…). Un matin la nouvelle est tombée : dans la nuit les USA bombardaient les irakiens. »La guerre du golfe » (« War in the gulf » en VO). Tout le monde le disait : ça sentait le roussi. Ça allait péter. J’vous raconte pas le joli parfum de troisième guerre mondiale : vision d’Armaguédon, champi rougeoyant et cauchemar Mad Max. On y a cru. Et au final quoi ? Des bouffeurs de corn-flakes sauvent des émirs et des puits de pétrole, le tout en pay-per-view permanent mais sans une seule image. Un mensonge mondial, institutionnalisé, « propagandé », « marketé ». Génération X dindon de la farce, comme d’hab. Minable. De quoi être amer et pas très fier de s’être fait entuber. De quoi devenir un peu plus cynique aussi.

Le verre à moitié vide
Le Rayon Gamma est devenu un vrai groupe. Après sa brillante première tentative solo, Hansen resserre son équipe, intégrant Dirk Schlächter au poste de guitariste et Uli Kusch (futur ex-Helloween / Masterplan / Ride The Sky etc.) à la batterie. Tout le monde (sauf Kusch) met la main à la pâte et co-écrit les chansons avec le boss. Gamma Ray, groupe positif, n’a pas été épargné par la vague de pessimisme et d’abattement qui a touché la planète à cette époque.
Sigh no more devient un album atypique, sombre et désabusé. Dès « Changes », un mid tempo misanthrope (« I need to grow an island, somewhere inside my head »), le ton est donné. Jamais Hansen n’a joué aussi lentement. Les accords résonnent, distants les uns des autres, laissant Scheepers passer d’aigus puissants à des basses insidieuses. « Changes » tournoie, malfaisant, déchiré par un solo remarquable, réanimé par une accélération finale. Les choses changent (le monde / la musique du groupe) mais le doute s’insinue, la peur aussi. Partout la manipulation. « Changes » , anxiogène, met mal à l’aise, sa construction à tiroirs n’aide pas à prendre ses repères rapidement. Un malaise qui devient le fil conducteur du disque.

Même « Rich and famous » s’avère assez tendue derrière son intro bonnasse et mélodique. Le chant de Scheepers, sinue en permanence, le break ajoute à la tension générale, le refrain répond en chœurs hystériques à la question « voulez-vous vraiment être riches et célèbres ? ». « As time goes by » confirme les soupçons : Gamma Ray, même quand il accélère, oublie les tics du speed mélo et sert des riffs nerveux. Et comme toujours, les mélodies se multiplient avant d’atteindre le refrain libérateur durant lequel, on entend à nouveau la voix de Hansen au premier plan. « Start running », un peu plus loin sur le disque, joue dans le même registre. « (We won’t) Stop the war » : encore une surprise. Riff de basse groovy, claviers cuivrés, guitares wah wah… Gamma Ray explore un répertoire rock légèrement fusion. Scheepers en profite pour faire claquer son phrasé (« we can run and we can walk, we can sit and we can talk… » ).
Chaque chanson étonne. « Father and son » ? Guitare acoustique, texte intimiste… « One with the world » ? Rythmique martiale pour doutes existentiels. Misanthropie et envie d’espoir, mensonge et envie d’idéal : le résultat est poignant. Le meilleur titre de l’album et une des meilleures chansons de Hansen (et de Wessel…). Après 9 titres tendus et éprouvants pour les nerfs et le moral (dont l’asphyxiant « Dream healer »), Gamma Ray allume enfin une loupiote dans les ténèbres : « The spirit » éclaire la fin du disque, léger et dynamique, aéré d’une inhabituelle guitare folk sur le couplet, étoile filante dans un ciel d’encre.
On ne sort pas indemne de cette balade aux confins du doute : Sigh no more est une machine sombre, une mécanique à broyer l’âme, un instantané musical d’une époque inhumaine découvrant sa véritable nature. Un constat amer. Aigre. Une bulle négative qui ne demande qu’à être crevée pour que l’Esprit puisse enfin trouver la liberté.

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