Gamma Ray • Heading for tomorrow

Le rock est un grand cirque, une vaste représentation où les acteurs passent, claquent les portes ou s’échangent les rôles. Mais lorsqu’on s’attache à un artiste, son attitude, son discours complètent le tableau, donnant la vision complète d’un univers unique, riche de ses propres références, de ses coutumes et parfois même de ses incohérences. Quand on dépasse le statut de simple auditeur lambda, les nouvelles lues dans un magazine peuvent réellement créer un choc.
Je me souviens encore d’un des titres de ce Metal Hammer funeste : « Le choc : Helloween splitte ».
Impossible. Inconcevable. Inimaginable. Comme souvent dans la presse, le titre bien que percutant n’en était pas moins inexact. Helloween ne splittait pas. Kai Hansen, l’un de ses fondateurs, quittait le navire.

Nouveau Maiden
Les citrouilles s’étaient envolées en trois albums fulgurants : Walls of Jericho et les deux Keeper of the seven keys. On désignait déjà les allemands, auréolés d’un succès grandissant, comme les « nouveaux Maiden ». Des Maiden speed et mélodiques, mélangeant fun et burnout de guitares. Ils avaient tout pour eux. De bons titres à la pelle, des mélodies fortes, un chanteur hors du commun, de l’humour, des compositeurs inspirés… Et un style. Forgé en trois disques à fond la caisse (trois disques « et demi » si l’on tient compte du premier EP Starlight) . Une musique basée sur des rythmiques héritées du speed / thrash, où les riffs s’effaçaient au profit de lignes mélodiques marquées, soutenant un chant lyrique.
Le scénario était écrit. Ces mecs ne publieraient que des chef-d’œuvres et termineraient leur carrière, leurs noms gravés sur Hollywood Boulevard.
Mais en 1988, Hansen s’est barré.
Les raisons du départ sont multiples et pour la plupart liées au business du groupe : tournées trop longues, management oppressant la citrouille… En lisant entre les lignes on comprend que Helloween compte un compositeur de trop. Depuis les débuts, Weikath et Hansen se partageaient équitablement le boulot. Avec l’arrivée de Kiske, chacun doit revoir ses prétentions artistiques à la baisse. En bon dilettante Weikath s’en tape royalement. Il n’écrira qu’un tiers des albums et c’est marre. Kiske a déjà des envies « d’autre chose » et une vision large du répertoire potentiel de Helloween. Tout cela pèse sur les épaules de Kai qui prend la décision de tout plaquer après la dernière série de concerts (dont est tiré le fameux Live in UK, qui présente Roland Grapow sur la pochette alors que c’est Hansen qui joue sur l’album… pas très élégant). Le monde entier de juger le rouquin irresponsable et inconscient.

Lente agonie
Helloween ne se relèvera pas du départ de Hansen, Weikath laissant le groupe prendre les rênes de tout et du reste. Kiske restera tout de même le temps de deux albums merdiques de plus, avant de comprendre que la messe est dite. C’est un Helloween pâle copie de lui-même qui surnage actuellement, séduisant les amateurs de metal mélodique produit à la chaîne.
Un an à peine après son départ, Hansen annonce la sortie du premier album de son nouveau groupe, Gamma Ray. Premier point : un nom à la con. Deuxième point : si le « projet » est présenté sous un nom collectif, il s’agit bien d’un disque solo. Hansen a tout écrit (à part « Free time » composé par Ralf Scheepers). Les autres musiciens sont là pour donner le change mais la pochette parle d’elle-même : ici c’est Hansen avec un chanteur.

Ouf !
J’ai glissé la cassette achetée en douce (pour éviter les crises parentales « T’as encore acheté une cassette ! ») dans le magnéto. Affalé dans mon fauteuil, jaquette entre les doigts, j’ai attendu le verdict.
Heading for tomorrow a rassuré le fan que j’étais. Helloween pouvait bien agoniser dans son fiel, Hansen détenait la recette. Ce premier album est donc construit comme un Keeper. Intro instrumentale (« Welcome »… après « Invitation » et « Initiation »), une bonne grosse ballade au milieu, des titres rigolos, d’autres moins, et un gros pavé final de 15 minutes. La routine.
Routine dans l’organisation, mais inspiration musicale. Heading for tomorrow respire le fun, la joie, le plaisir d’être vivant, libre. Quel bouillonnement ! L’Allemand a mis les bouchées doubles pour rendre les chansons palpitantes. »Lust for life » par exemple. 5’20 qui passent comme un fusée. En deux minutes chrono Hansen arrive à la fin du deuxième refrain. Admirons le passage de vibratos chaotiques (le tout sur un accord) qui déboule sur mélodies et breaks… C’est fini ? Non. Le solo monte encore, part ensuite dans une direction plus metal que speed pour revenir à des harmonies de gratte plus « attendues » et ? Et c’est pas fini. Hansen, roi du pétrole, en rajoute une couche sur une dernière tournerie avant que Scheepers ne reprenne les commandes. On s’est mangé plus deux minutes de solo sans jamais s’ennuyer. Précision : contrairement à ses fils spirituels, Hansen n’aligne pas seulement le thème de la chanson et une chouette ligne harmonisée à deux guitares. Il a gardé un goût pour les phrasés de guitare, les tirés de cordes, etc., toute chose rendant son jeu et ses interventions bien plus vivantes et passionnantes.

« Heaven can wait ». Une chanson « simplette » : trois accords et c’est marre. Mais là aussi, Hansen sort l’artillerie lourde : chœurs par palette de 100, break calmos avant les solos d’usage et final à faire chavirer un stade. Et si quelqu’un arrive à prévoir ce qui va se passer dans « Silence » il est fortiche.

Dehors les traîne-savates
Cet album est un festival. Libéré de Weikath le traîne-savates, de son chanteur starlette et des vendeurs de citrouille du service marketing, Kai se lâche, empilant les mélodies, les refrains, les claviers, les chœurs et les solos. Il se permet tout (y compris un passage à la Pink Floyd sur « Heading for the tomorrow »). Le tout dans une ambiance positive et un fun sans pareil. Une énergie vibrionnante que l’on ne retrouvera jamais de manière aussi éclatante sur les disques suivants (et encore moins chez Helloween).
Terminons sur Scheepers, chanteur quasi-inconnu, prétendant chez Helloween à l’époque de l’intégration de Kiske. Il n’évolue pas tout à fait dans son registre, d’ordinaire plus mordant. Normal, Hansen ne connaissait pas l’identité de son chanteur au moment de la composition. Mais ce côté « lissé » convient parfaitement à l’ambiance générale, finalement peu agressive (à part « Space eater »).
Heading for tomorrow porte bien son nom. Ancré dans le passé dans sa construction, il s’affranchit du monde des citrouilles, exprimant toute la créativité d’un Kai Hansen, compositeur au top de sa forme, tout à sa joie d’avoir les coudées franches. Le début d’une grande aventure.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *