Freedom Call • Stairway to fairyland / Crystal empire

L’une des questions les plus stupides à poser à un musicien (rock) ? « Vous écrivez quoi en premier ? La musique ou les paroles ? ». Tous les interviewers ayant posé cette question devraient finir dans un cachot humide, privés de leurs attributs sexuels. Perspective qui leur donnerait une idée de l’ennui et de la souffrance incommensurables dans lesquels ils nous plongent avec leurs questions de merde.
Je vois des froncements de sourcils. En quoi cette légitime interrogation s’avèrerait-elle stupide ? Mais qui êtes-vous pour juger ? Ne faudrait-il pas convoquer immédiatement les hautes instances de l’internet trois point zéro pour trancher et prouver que l’auteur de ce site web est un con définitif ?

Deux raisons à la stupidité de cette question :
1- Elle n’apprendra rien à 98% des gens qui, de toutes façons, ne savent pas distinguer un violoncelle d’un violon (suis-je assez pédant à votre goût ?). Anecdote (livrée un jour un ami musicien) : dans un bar où il jouait en compagnie d’un violoncelliste, il passe de table en table pour demander au public ce qu’il souhaite entendre en deuxième partie. Une jeune femme lui fait alors remarquer : « ça sonne super bien ce gros violon »… Deuxième phrase culte entendue quelques jours plus tard : cette fois là, le musicien en question était accompagné d’un flûtiste (flûte traversière). Et un jeune homme de demander : « c’est quoi ce tube en fer dans lequel il souffle ? ».
(silence gêné)
Comment imaginer alors, qu’un gratte papier parachuté en interview (aucun journaliste spécialisé ne demande jamais ça), puisse tirer la moindre information de la réponse à la fameuse question ?
2- Le poseur de question amalgame les paroles à la ligne de chant, sous prétexte que le chanteur est censé être celui qui crée la mélodie. Rien d’obligatoire pourtant. Vision étroite et simpliste de la composition.

Des riffs et des lettres
Suite à ces deux remarques, une autre digression s’impose avant d’aborder le fond du sujet (les deux premiers disques de Freedom Call). Comment écrit-on une chanson ? Quels sont les ingrédients nécessaires ?

1- Une progression d’accords ou grille harmonique si vous voulez vous la péter grave en soirée. Kézako ? Une succession d’accords tout simplement. L’harmonie étant à la musique ce que la conjugaison est à la langue : un ensemble de règles, de modes et de nuances qui organise l’ordonnancement des sons, édictant ce qui est juste ou pas, autorisé ou pas.
2- Une mélodie. L’air que l’on chante sur les accords. Théoriquement, le nombre de mélodies que l’on peut apposer sur une même suite d’accords est infini.
3- Un texte. Parce que le yaourt ça va un moment.

Notons que le riff, est un ovni musical. Propre aux musiques rock (sens large) et jazz, ce « petit machin » est un monde à lui tout seul, une entité mélodico-rythmique qui se différencie du thème (plus long et développé). Souvent très fort, il ne requiert pas de soutien harmonique particulier, portant en lui tout ce dont il a besoin pour exister. Il remplacera la progression d’accords dans certaines sections du morceau.
Ex : dans « Smoke on the water », le riff s’arrête quand le chant débute. On ne le retrouve qu’en transition entre le refrain et le couplet suivant puis entre le solo et le refrain. A noter que la confusion mentale du grand public fait dire à ces braves gens que « Smoke on the water » est une bonne chanson (rires). Alors que « quelconque » semble plus judicieux pour définir ce poussif bramement d’un groupe si peu inspiré qu’il raconte un incendie (à quand une chanson sur les inondations en Charente-Maritime ?). « Smoke on the water » ne doit sa longévité qu’à son riff d’anthologie.
— Comme « (I can’t get no) Satisfation » des Stones ?
— Oui. Mais « Satisfaction » une meilleure chanson est.

Trois ingrédients et quelques possibilités
– musique / chant / paroles
La méthode la plus courante dans le rock, musique de guitariste par définition. On s’arrête sur une progression / un riff, on développe et on se demande à la fin ce que qu’on peut bien chanter là dessus. Alors on appelle Mick. Ou Bruce.

– paroles / chant / musique
Plutôt un truc d’auteur, pour qui le texte prime : il suggérera une ambiance et le rythme de la versification donnera une piste de phrasé. Un bon moyen de faire une chanson moyenne musicalement.

– musique et chant développés en même temps / paroles
Une petite mélodie sur l’instrument entraîne son pendant vocal et vice et versa.

– Le bœuf à la confiture
Image d’Epinal du groupe en osmose totale qui dans une grande orgie musicale orgasme à l’unisson pour parvenir à un résultat génial. Pratique réservée aux musiques improvisées ou assimilées (rock à fondamentaux blues…). Une quasi assurance de pondre des morceaux pourris (cf. comparez Deep Purple et Rainbow). Un bon moyen pour que la chanson soit encore plus naze : fumer de l’herbe à pipe pendant qu’on joue.
Pourquoi une image d’Épinal ? Parce qu’un groupe ce n’’est pas la fête de l’artisanat mais le plus souvent un ou deux compositeurs qui collaborent (les Stones, les Beatles) ou pas (Helloween, les Beatles).

– Le vrai musicien
Cahier de portées, plume d’oie, encrier, écriture à main levée, les notes se bousculent dans la tête du compositeur. On écartera cette méthode, non pas qu’elle soit mauvaise, elle devrait logiquement être la seule existante. Mais comme le dit l’adage, pour qu’un rocker cesse de jouer, donnez lui une partoche.

– La méthode « Yesterday »
Méthode peu courante mais très élégante, consistant à chanter la ligne mélodique principale d’abord et à développer l’harmonie, voire les riffs, par la suite. A priori, dans ce sens là, il ne peut résulter qu’une chanson musicalement forte puisque son essence, la mélodie, ne provient pas d’une réflexion, d’un travail ou d’une technique mais bien de l’inspiration la plus pure et la plus étrangement mystique (d’où peut bien venir cette chose à la fois impalpable, réelle, imaginée et totalement artificielle ?).
Freedom Call groupuscule teuton sans prétention, écrit ses chansons de cette manière, poussant même l’idée jusqu’à chanter chaque partie avant même de la jouer véritablement, instruments en main. Et deux albums durant, cette technique a fait recette.
Pour l’anecdote et afin d’expliciter le titre de ce paragraphe, rappelons que Paul McCartney a « rêvé » de « Yesterday » puis a noté au réveil ce qu’il avait « entendu » dans son sommeil.

Bay area
Chris Bay ramait avec une formation spécialisée dans les reprises metal (voilà une bonne idée pour ne pas boucler son dossier d’intermittence) pendant que son pote Dan « dougoudougoudougoudou » Zimmerman entamait une kolossäle karriëre derrière Kai Hansen, en tout bien tout honneur.
Profitant d’une période de calme, les deux gars décidèrent de monter leur propre groupe.
— Vu que tu chantes comme Andre Matos, le nom du groupe pourrait être reprendre un titre d’Angra…
— Génial Dan, et histoire de se traîner quelques casseroles de plus, écrivons un concept album pompé sur Luca Turilli qui pompe Gary Gygax pompant JRR Tolkien. Une bonne histoire de fantasy que personne ne lira jamais au pays de…
— Taragon ! Où les filles aiment les glaces au citron et vanille. Capitale… heu… Taragonia !
— Ouais ! Génial Dan, décidément on a plein d’idées.
— On aura qu’à faire des pochettes bleues et rouges comme Iron Fire et on sera vite assimilé à tous les cons qui pillent Helloween cette année !
— Ouais ! Génial Dan, j’aime bien quand les choses ne sont pas trop faciles…

Freedom Call entame alors sa course à handicap. Heureusement, le public metal n’est pas bien difficile : y a un dragon ? Ça joue vite ? C’est cool, j’achète.
Suivant les règles édictées par les citrouilles et le rayon gamma, Freedom Call avoine les BPM à la double grosse caisse et chante façon montagne russe. Mais là où la concurrence se casse la gueule, Bay et Zimmerman passent virage sur virage, remportant la course haut la main (ex-aequo avec Sonata Arctica). Comment ? Grâce à leurs mélodies.

Chez m’sieur Edguy on se concentre sur les refrains explosifs (« bombastics ») et rien d’autre. L’illusion ne dure qu’un temps. Sammet, metal clown sympathique et agité, n’inscrit pas grand-chose dans les mémoires, produisant un spimélo divertissant mais un peu creux. La recherche d’efficacité à tout crin le perdra.
De l’autre côté de la rue, Hammerfall a choisi de devenir Accept sur un terrain laissé en jachère. Et on arrêtera là, parce que la cohorte qui suit ne mérite même pas qu’on lève la tête (Celesty, Dark Moor, Dionysus, Domine, Heavenly, Iron Savior, Iron Fire, Lost Horizon, Metalium, Montany, Morifade, Nocturnal Rites, Nostradameus, Secret Sphere, Steel Attack, Thunderstone, Timeless Miracle, Vision Divine… et des dizaines d’autres).
Freedom Call, lui,peaufine. Les couplets sont aussi intéressants que le reste, les transitions nombreuses et les lignes mélodiques (guitare, cuivres synthétiques, chœurs, etc.) s’entrecroisent à n’en plus finir. Bay alterne les gros accords de guitares et le tricotage riff /mélodie. En solo, pas de démanchés sur 24 cases : toujours et encore des mélodies.
Si Freedom Call a tout piqué à Helloween, il ne se limite pas à cette seule référence et adapte les chœurs massifs et très présents de Rhapsody. Les voix supplémentaires complètent la ligne de chant principal, finissent les phrases (comme les cuivres d’ailleurs).

Délits superposés
Cette superposition mélodique nourrit les chansons, les enrichit et rend les réécoutes toujours agréables, sans pour autant boursoufler l’ensemble (le défaut / qualité de Rhapsody ou de Blind Guardian dans un genre plus velu du torse).
Je connais déjà les critiques à l’encontre de Freedom Call : la mièvrerie, le kitsch, etc. Je ne commenterai pas davantage le reproche du kitsch. Que je sache, Iron Maiden ou Manowar en abusent. Quant à la mièvrerie, je plaide coupable. L’Appel de la Liberté est une formation de « light metal », une bulle rose et bleue, fraîche et innocente, qui donne la patate au réveil, sans aucune prétention de profondeur artistique. Une approche presque pop d’ailleurs, dans ce souci de la surface et du gimmick. Impossible de vous « vendre » Freedom Call comme une terreur métallique, une horde sanguinaire qui ravagera vos oreilles et poussera n’importe quel parent à faire interner sa progéniture.
Freedom Call c’est gentillet, je vous l’accorde. Mais, le temps de deux disques, ces gars ont rassemblé une vingtaine de titres qui se maintiennent encore, dix ans après, dans le haut du panier de la production speed mélodique, ce qui n’est déjà pas si mal. Alors, entre un Motörhead et un Nuclear Assault (et si vous n’êtes pas encore psychologiquement prêt à assumer publiquement la discographie de Poison), Stairway to fairyland et Crystal empire joueront parfaitement leur rôle de délits d’initiés ou de pêchés mignons.

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