Faith no more • The real thing

Sait-on que l’on vit un moment historique, au moment où on le vit ? Peut-être pas à sa juste mesure. Mais un peu quand même. En fait de moment historique, la sortie de The real thing de Faith No More correspond précisément à l’époque où je suis passé des cassettes et des vinyles au CD. L’impression, de lire un vieillard raconter sa première fois avec un téléphone ou une télé couleur (putain, je me souviens AUSSI être passé du noir et blanc à la couleur… Au secours !).
On nous a vendu le CD. Technologiquement parlant. On nous a fait miroiter la vie éternelle pour nos supports (alors que c’est le MP3 qui assure la pérennité de la musique finalement… Quelle ironie !). Finis les craquements des LP, le souffle des cassettes et les bandes qui se distendaient à force d’écoute et de ré-embobinage.
Malgré tout, j’étais anti-CD. Trop cher. Pour le prix d’un CD on pouvait s’acheter quasiment deux LP ou deux cassettes. Mais les enfoirés des majors ont trouvé le truc : les bonus-tracks. Des titres exclusifs aux versions CD. Les traîtres, les rascals… Le coup bas.
Alors, comme tout le monde, et comme tous les veaux, porté par ma passion et mon envie de posséder « tout » de mes groupes préférés, j’ai cédé le pas et doté ma resplendissante chaîne Sony d’une platine laser. Mais les platines, sans rien à mettre dedans, ne servent à rien. Alors j’ai rapidement investi dans une valeur sûre : le nouveau Scorpions (Crazy world à l’époque) et le Faith No More.

Crise de foi
FNM avait reçu toutes les bonnes critiques possibles. Le clip de « Epic » passait en boucle et les hard rockers français avaient non seulement pu le voir durant Metal Express (l’émission spécialisée de M6 le dimanche soir) mais également à des heures plus convenables. C’est dire l’impact du groupe. Un groupe foutraque : un guitariste thrashy pote des Metallica, un bassiste groovy (le patron du gang en fait), un clavier gay, un batteur dreadlocké et un chanteur déjanté faisant l’apologie de la branlette et des blagues scatos. Une bande de têtes de mules, toutes persuadées d’avoir raison. Musicalement FNM résultait de la lutte d’influence incessante de chacun de ses membres pour le pouvoir sur la chanson. Par exemple, la prédominance des guitares sur un titre provenait d’une bataille remportée par Jim Martin. J’imagine l’ambiance des répétitions.
Ce cocktail explosif s’entend sur tous leurs disques. Mais si les deux premières tentatives (We care a lot et Introduce yourself) ressemblait à des brouillons, The real thing est le produit fini. Littéralement, « le vrai truc ». Un numéro d’équilibriste, mêlant toutes ces influences pour donner une musique variée mais homogène, un album melting-pot mais pas bordélique (contrairement à Angel dust, son successeur). Et aussi un album charnière.

Metal et pantalons larges
Faith No More est le précurseur du metal moderne. Celui qui délaisse la seule culture rock (celle des jeans serrés et des riffs) pour s’ouvrir à la musique noire (rap et funk principalement) et à tout ce qui se fait de bon, musicalement parlant, ailleurs en ce monde. Un retour à la rue aussi. À cette époque, si les p’tits « white trash » s’hystérisent pour la bande d’Axl ou de Jamz, la rue, elle, groove, mélange et métisse. Le phénomène est mondial et rien n’arrête le grand brassage culturel et musical. Son héraut dans le secteur « hard / metal » ? Faith No More. Enfants de Black Sab et de Fishbone, FNM n’en fait qu’à sa tête.
The real thing a tout déclenché. Rage Against the Machine et tout le reste. C’est lui qui a tué le hard rock et le metal traditionnels. Pour le meilleur et pour le pire. En onze titres, FNM exécute le vieux rock, moribond, dégoulinant de rimel. Basse groovy et métallique chevillée à une batterie claquante, claviers crémeux ou fantomatiques, guitare mordante, voix nasillarde… Si la mise à mort est rapide, elle se pratique dans les règles. Avec élégance. Faith No More aligne de bonnes chansons. Bien bâties, mémorisables et variées. Très variées. Du rap metal de « Epic » à l’enlevé « From out of nowhere », du jazzy / soul « Edge of the world » à la pop légère de « Underwater love », du beuglard et heavy/thrash « Surprise ! You’re dead »… Tout sur The real thing surprend l’auditeur de l’époque. Rien n’est déjà entendu.

Patton contre les nasillards
À commencer par Mike Patton, chanteur versatile qui alterne les moments de feelings susurrés (« Zombie eaters », « Edge of the world ») aux quasi-hurlements, tout en passant par cette voix hyper nasillarde qui caractérise l’album. Voix qu’il abandonnera quasiment sur les disques suivants. Il n’empêche, nasillement ou pas, Patton éblouit tout au long de l’album.
Cette année là, The real thing scotche à peu près tout le monde et rallie une grande partie des fans de metal, loin d’y voir l’exécuteur mandaté de leur style préféré. On a tous senti que cet album était « historique » mais sans en saisir la portée réelle. L’histoire était en marche. On ne reviendrait jamais en arrière.

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