La théorie de l’écoute inattentive

Si l’on en croît les passionnés de musique, il faudrait passer du temps à écouter un disque avant de savoir quoi en penser, avant d’en avoir tiré la substantifique moelle, avant de déterminer s’il est bon ou pas.
Ce « courant de pensée » suppose que la complexité musicale de certains styles (dans la sphère hard / metal en particulier) requiert une concentration et une attention toute particulière. Comme si le compositeur, le musicien avait délibérément masqué les qualités de son œuvre sous un vernis rébarbatif, un premier degré désagréable, destiné à rebuter l’auditeur occasionnel. Dans quel but ? Probablement pour réserver sa musique à une élite, un parterre choisi d’auditeurs initiés qui savent qu’à la douzième écoute l’album révèlera tous ses charmes, libérant des fragrances insoupçonnées, récompenses ultimes du stakhanoviste de la touche repeat.

J’aime à croire, au contraire, que les œuvres majeures sont immédiatement accessibles. Leur premier degré, séduisant et accrocheur, n’est là que pour attirer l’auditeur vers un deuxième degré, une profondeur et une richesse insaisissable à la première écoute. J’aime à croire que le musicien n’a qu’une envie, partager son œuvre avec le plus grand nombre.

Et si cette première écoute intervenait alors que nous pensions à autre chose ? Rédigeons une liste de course pendant l’écoute d’un disque, envoyons des mails, nettoyons la vaisselle… Qu’avons-nous retenu ? Nous sommes-nous arrêtés pour « écouter mieux » ? Si c’est le cas, cela signifie probablement que la musique proposée nous a touché malgré les barrages, malgré le parasitage. Ça flaire le bon album, non ? Après tout, une bonne musique n’a pas besoin d’être matraquée pour dégager de la force, pour démontrer sa qualité. Sinon les singles du moment ne passeraient pas en « heavy rotation » dans les déversoirs à merde que sont les radios FM. Seul le lavage de cerveau de masse permet de vendre autant de nullité.
Il serait bon que l’amateur de musique « alternative » (englobons dans ce terme tous ceux dont les goûts s’éloignent des standards en place) ne s’inflige pas lui-même, par des écoutes répétées au moment de la découverte d’un disque, un auto-lavage de cerveau. Une auto-suggestion « quand je l’aurais écouté dix fois je trouverais ce disque bon » ou « je n’écoute pas la musique de monsieur-tout-le-monde alors il faut du temps pour la trouver géniale même si je trouve ça pas terrible là tout de suite ».

Penchons nous sur quelque cas patents : Operation mindcrime de Queensrÿche. Voilà un disque ambitieux dans son propos, raffiné dans sa forme, riche à foison et inusable. Et pas besoin de deux écoutes pour être enthousiasmé par « Revolution calling » ou « Needle lies ». Dans le genre un peu barré mais pas trop, j’ai redécouvert récemment deux disques du Blue Öyster Cult, groupe peu réputé pour son accessibilité et connu pour son ésotérisme et sa musique aventureuse. Fire of unknown origin : un disque cérébral et froid. Et pourtant les portes s’ouvrent dès la première écoute (« Burnin’ for you », « Joan Crawford »). Idem avec Imaginos, disque conceptuel où les chœurs travaillés se disputent aux guitares entremêlées.
Dernier exemple : Mabool d’Orphaned Land, disque assez complexe mélangeant sonorités orientales, death metal mélodique et touches progressives. Dès la première écoute on ne peut qu’être ému par le travail des voix et la beauté des mélodies.

Terminons par les exceptions :
– Oui il existe des disques qui demandent à « s’installer ». Mais très souvent, comme dans une rencontre, la première impression est la bonne.
– Oui, il existe des disques n’ayant qu’un premier degré, qu’un vernis, qui ne tiennent pas la distance et s’usent à chaque « utilisation ». Mais l’habitude permet de les « détecter » là aussi, dès la première écoute.

L’écoute inattentive ne fonctionne pas à tous les coups. Si l’on est trop « pris », la musique, aussi bonne soit elle, ne parviendra pas à franchir les barrières. Mais le sentiment recueilli après une première écoute est souvent bon, si l’on privilégie une forme d’objectivité en écartant nos propres envies, nos attentes personnelles (« c’est mon groupe préféré, ce sera donc forcément bon », « je déteste le genre, ce disque est une merde »).

La semaine prochaine nous verrons que « rédiger ses mails ou faire la vaisselle en écoutant pour la première fois un disque c’est quand même un putain de manque de respect, je m’excuse mais merde ».

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