Van Halen – 1984

Vous vous souvenez du film « Retour vers le futur » ? Marty McFly, coincé dans les années cinquante lors d’un voyage dans le temps, tente de revenir à notre époque par tous les moyens.
À moment donné, ce bon Marty, ado US formaté 80ies jusqu’à la pointe des Nike, passe une cassette de Van Halen à un teenager, le menaçant grâce à cette arme sonique de lui faire fondre le cerveau s’il n’obéit pas.
Je me souviens très bien de la cassette que Marty glisse dans le walkman : une copie barrée d’un Van Halen tracé au marqueur. Je m’étais fait la remarque qu’un type qui écrivait aussi salement le nom d’un groupe sur une cassette ne méritait pas de vivre des aventures aussi incroyables (et surtout de conduire la fameuse Delorean). L’autre souvenir associé à cette merveilleuse scène est la remarque de l’un de mes camarades hard rocker avachi à côté de moi en voyant le nom du hollandais volant : « Rohh putain… ». (genre « qu’est-ce qu’il va ramasser le gars avec un truc aussi fou que Van Halen »).

Je ne connaissais pas Van Halen en ce temps là (à part « Jump », comme tout le monde, sans savoir, comme tout le monde, qu’il s’agissait d’Eddie et sa bande). Mon voisin de fauteuil avait quelque avance dans la connaissance du merveilleux monde de la musique militaire à clous et à patches. Du coup, après la film (et fort ému par le solo bruitiste du dit Van Halen pourtant à peine entre-entendu dans la sus-dite séquence) je m’enquiers de la discographie du bonhomme.
— Van Halen… c’est un parent du chocolatier ? (non je n’étais pas aussi con que ça, c’est juste pour faire une vanne à deux balles)
Et me voilà la semaine suivante muni du premier album du groupe. J’ai écouté 412.568 fois « Ain’t talkin’ about love » et « Eruption ». Puis j’ai pioché d’autres LP dans leur discographie mais le côté bordélico-délirant du quatuor m’a fait refluer vers mes chers Saxon et Accept.
Je ne suis revenu à Van Halen qu’au départ de David Lee Roth, l’approche plus mélodique de Sammy Hagar et « l’assagissement » d’Eddie côté compo convenant mieux à mes chastes oreilles (5150 est dans la section « culte » chez moi). Bien plus tard, par je ne sais quel hasard je me suis tout de même plongé dans 1984, œuvre majeure.

Van Halen (le groupe), c’est quoi ?
L’archétype du hard US. Ce hard américain puisant ses influences dans le rock’n’roll, le blues, avec pour seul credo : sexe, rock et fun. Une musique pour faire se trémousser des blondes décolorées aux yeux de pècheresse et au look à la Farah Fawcett (voir figure 1). Une bande son parfaite pour les vendredi soirs, les virées en bagnole, la plage, la déconne lycéenne et le reste. Le seul truc c’est que, Eddie, en « inventant » le genre, a placé la barre très haut. Pas une équipe de rigolos la team VH : le frangin casserait des parpaings d’un roulement de baguette (sans parler d’un son de caisse claire et de toms très reconnaissable), Michael Anthony pompe sur sa basse comme un possédé, cette grande follasse de David Lee Roth pourrait faire se damner un stade rempli de nonnes, et le patron n’est pas en reste niveau compétence.

Van Halen (le hollandais), c’est qui ?
On a trop souvent réduit Van Halen à la technique du tapping (qu’il a popularisé à défaut d’en être le véritable inventeur). Une génération de guitaristes s’est demandée comment jouer « Eruption ». À tel point qu’à ses débuts le bonhomme tournait le dos au public durant les passages « tappés », entretenant ainsi le mystère. Tout cela a fait de l’équation Van Halen = tapping une vérité absolue pour tout le monde. Et surtout pour ceux qui n’ont jamais écouté ce gars. Car, en dépit de la légende, le tapping n’est qu’un outil parmi d’autres.
Van Halen est un guitar hero « à l’ancienne ». La chanson reste l’élément central et le solo un simple ingrédient pas forcément démonstratif ou interminable. Faut dire que ce brave Eddie n’a pas besoin d’attendre les 45 sec de solo réglementaires pour briller.
Van Halen c’est d’abord un son. Un son puissant et épais lui permettant en rythmique d’envoyer la purée, de faire siffler des harmoniques aussi filantes que des étoiles dans un ciel d’été, de bombarder en piqué à grands coups de vibrato, mais dont la saturation peu excessive lui permet (en même temps !) de glisser dans son phrasé des accords ouverts et des arpèges.
Cette polyvalence enrichit le vocabulaire et ne limite pas le monsieur au schisme quasi biblique : guitare rythmique / guitare solo. Eddie ne fait pas vraiment de solo ou de rythmique. Il se suffit à lui-même (rares sont les overdubs dans le coin). Il joue, raconte une histoire, bavarde, papillonne, tournicote, se tait, murmure, chante, hurle, vomit. Sous ses doigts, la Kramer rayée gémit, ricane, exulte, orgasme, couine ou se tord de douleur. En deux mots, elle vit.

1984, c’est quoi ?
Avec 1984, Eddie se dresse à la frontière entre le monde délirant qu’il a créé, bariolé, coloré et virevoltant, un monde d’ado attardé en somme, et le territoire plus sage, plus « adulte » qui l’attend après le départ de Roth, avec Hagar le musicien.
D’un côté donc, David Lee se demande comment sera la prof cette année parce qu’il compte bien se la taper après les cours (l’éjaculatoire et double pédalé « Hot for teacher »), loue le talent de Jimmy (le festif « Top Jimmy ») ou paillarde dans « Drop dead legs ». Autant de titres vifs, enlevés, un peu barrés et peu chantés. David Lee Roth a plus de swing, de bagou et de feeling que de véritables compétences de chant (il ne tient pas une demi-seconde la comparaison avec Hagar, encore une fois). Malgré cela, il est « Diamond » Dave et brille tout autant.
Et puis on a « Jump », « Panama »… Deux tubes interplanétaires qui posent les jalons pour tous les groupes US à venir, qui vont représenter le rock américain de ces années là. Tout le monde essayait de copier Van Halen à la guitare. Avec 1984 c’est le style de claviers d’Eddie que l’on pillera. Un comble. D’ailleurs le maître se paye le luxe de peu jouer de guitare (le pont et le solo) sur « Jump » et seulement le solo de « I’ll wait » ! Quel Michael Romeo, quel Tony Macalpine, arrêterait de jouer pour le bienfait d’un titre ?

J’attendrai
« I’ll wait » donc. Sous ses apparats clinquants eighties, cette bluette mélancolique recèle le meilleur solo de l’album. Refrain désespéré, le break arrive et Eddie prend la main.

2’49 : guitar ON.
Le vibrato larmoie, pleurant l’égérie de papier, inaccessible. Les cordes se tordent et supplient, le vibrato revient dans la partie, mélodie écorchée, phrasé bluesy, montée nerveuse, désespoir susurré à fendre l’âme, sanglot de Kramer.
3’30 : guitar OFF.

Retournez chez vos mères, un des meilleurs guitaristes du monde a parlé, il n’a touché sa guitare que 40 secondes. Mais 40 secondes de grâce contre 40 minutes de graisse pour d’autres. L’art contre lard, rock’n’roll contre cholestérol. Deux mondes s’opposent et j’ai choisi mon camp. Parce qu’il faut choisir un camp. Le contraire signifierait que tout cela n’a aucune importance…
Malgré ce portrait dithyrambique, et par honnêteté intellectuelle, je ne passerai pas sous silence le point faible de l’album : les deux dernières chansons, « Girl gone bad » et « House of pain », m’évoquent les expérimentations d’albums passés et sonnent d’avantage « filler » que « killer ». Mais le reste est tellement haut, tellement higher and ailleurs…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *