Joe Satriani – Surfing with the alien (1987)

Amusant de décrypter comment « se voient » certains artistes. Satch s’imagine extra-terrestre. Extrémiste. Flottant dans un rêve bleu. Il tente, au fil des titres de ses disques ou de ses morceaux, de créer une image lointaine, de « pas de ce monde ». Doit se rêver Hendrix à la place de Steve Vai ou quelque chose dans ce genre.
Alors que Joe est juste un bon gars qui joue très bien. L’alien, c’est son « élève » Steve Vai, fils illégitime de Zappa. Vai est tordu. Fort d’une sonorité et d’un style unique, il vit dans son monde, souvent ennuyeux et abscons. Pour tenter de le comprendre, il faut aller vers lui.
Le contraire de Satch. Le prof. Le type qui réfléchit, étudie, synthétise, peaufine. Surfing the alien concentre 20 ans de guitare électrique. Une solution patiemment distillée au fil des ans, passée au filtre de l’électronique. Cette électronique qui a transformé les guitaristes en informaticien ou en quelque chose de pire : des pousse-boutons ou éditeurs de patterns. Mais si l’on attend le pire, c’est le meilleur que propose Satch avec son deuxième album. Une révolution même. Après les gargouillements intestinaux et égotiques de sa première disquette Not of this world, voilà le disque qui apporte une nouvelle approche de la guitare « rock ». Instrumentale, lyrique et grand public.

Grand public
La force de Joe Satriani consiste à pondre des thèmes mémorisables, chantants, dynamiques et incroyablement sophistiqués. Un pari fou mais gagné pour ce guitariste qui aime la mélodie et la fluidité. Défi que ne relèvera jamais Vai (normal, il cherche autre chose).
Malgré le son daté 80ies et typé autoradio / ascenseur, la boîte à rythmes et tout le bordel électronico-mon-cul, Satch sort ses tripes. Sans défaillir. Vingt ans après on peut chanter la quasi intégralité de l’album. Une prouesse au pays du branlage de manche non ?
Surfing with the alien c’est comme Star Wars. On est soufflé par le truc sans penser que tout est effet spécial. Le guitariste planque sa virtuosité derrière le beau, l’apparemment simple. « Oh cool, un bête boogie (« Satch boogie ») ». « Ah ben tiens… une chouette ballade (« Always with me, always with you ») »… Mais le renard est rusé (et fait sa loi) et pendant que vous chantez ses ritournelles il balance son tapping à douze doigts, son sweep à balayette et ses descentes façon piste noire. Avec le sourire et un toucher phénoménal (dans le genre nuancé, monsieur s’impose).
Seul regret : l’absence de « Crush of love », un titre à chialer qui ne figure que sur l’EP qui a suivi (on peut également l’entendre sur des lives…).

Math rock
Quand ce disque est sorti, quel choc. Chez les rockers j’entends. Les habitués du jazz rock ou du jazz fusion n’ont pas du s’émouvoir outre mesure. Je découvrais l’album en révisant mes maths. J’ai pas pu. Il n’en fallait pas beaucoup pour me détourner des fonctions et de leurs dérivées.
Je me souviens avoir tout arrêté, fermé les yeux et me dire, « c’est beau », planté dans ma chambre d’adolescent tapissée de posters de types cloutés ou en spandex. Et j’avais les larmes aux yeux en écoutant « Always with me, always with you » ou le thème de « Circles ». Il se passait quoi là ?
Encore un « jamais entendu ça avant ». À l’époque, des instrumentaux improbables nous guettaient au détour d’une face B. Le genre s’est un peu perdu de nos jours d’ailleurs (les guitaristes n’auraient-ils plus rien à dire?). Certains ont même marqué : « Coast to coast » de Scorpions ou « Kall of Ktulu » de Metallica par exemple, « Switch 625 » de Def Leppard, « Eruption » bien entendu (davantage solo qu’instru tout de même). La différence essentielle résidait dans l’approche : Satriani écrivait des chansons, chantées par sa guitare. Tout simplement.

Shrapnel Rec.
D’autres tentaient le coup : McAlpine, Vinnie Moore… Mais ces albums étaient jetables. Vides. Creux. Des démonstrations stériles pour égo en manque. Des exercices de dactylo. Personne ne s’émouvait du génie technique en écoutant pour la première fois Surfing with the alien. L’auditeur se prenait en pleine poire dix super chansons de hard rock. Ciselées. Élégantes. Point barre. Et ensuite, on se rendait compte que ce type était un tueur. Un monstre technique.

Surfin with the human
Maintenant que ce disque est un peu oublié (il a servi pendant 10 ans de bande son d’un reportage sportif sur deux), on peut le redécouvrir avec plaisir et gourmandise. De la bonne guitare comme ça, c’est pas tous les jours madame. D’autant qu’au fil du temps Satch lui-même s’est égaré : sûrement gêné par son succès « mélodique », il a cherché à compliquer, à expérimenter, à devenir Steve Vai à la place de l’autre. Peine perdu. Vai erre dans une galaxie lointaine à discuter avec des quasars, Dieu ou des neutrons. Satch, lui, reste un foutu humain.

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