Lemmy • Le film

En ombre chinoise, Lemmy se dresse, jambes écartées, tête en arrière, giflant sa Rickenbaker. La même silhouette qu’en 76. Sur parole. Le dernier des guerriers huns, l’ultime biker jamais vu sur une meule (à part dans le clip de « Killed by death »), le guerrier de la route, le soldat rock, le parrain heavy punk, l’icône, le grand-père torgnole, le dernier de sa race, souvent imité, jamais égalé. C’est sur cette image éternelle, noyée dans le grand fracas d’une version live d’ « Overkill » que s’achève, « Lemmy, le film ».
Pourtant ce n’est pas celle que je retiendrai. Celle qui m’intéresse, c’est celle du petit vieux, les traits tirés, le regard un peu perdu, qui conclu dans un souffle Marlborro « voilà, c’est ce que je suis »… Un vieux monsieur qui aime jouer au poker électronique, dont le regard brille dès qu’une poitrine siliconée gigote à proximité et qui noie ses drogues chimiques dans des litres de whisky-coca, tout en prenant des cachets pour soigner son diabète. Ce vieux bonhomme fatigué est le même guerrier britton qui déflagre « Ace of spades » à 120 db devant des foules houblonnisées et suantes. Depuis 40 ans. Parce que « Lemmy, le film », aussi documentaire soit-il, constitue surtout un hommage posthume. Tellement évident, tellement gênant. « Filmons ce type, il va pas tarder à claquer, faut se dépêcher ».
C’est un fait : Lemmy va pas tarder à y passer. Même si le survivant de toutes les guerres du rock a tout connu et traversé, même si, comme l’affirme un fanatique, « si une bombe rasait la planète, les seuls survivants seraient les cafards et Lemmy « . Bah, ça ne serait pas le premier rocker à passer l’arme à gauche. Mais ça sera pratiquement le premier à la passer en activité, en « bon état » et surtout sans jamais avoir vendu son cul (pas vrai Keith ?).

Killed by death
La mort dans le rock fait partie du paysage : entre les légendes mortes prématurément, déglinguées par la poudreuse, la boutanche ou le vague à l’âme (Brian Jones, Janis Joplin, Jimmy Hendrix, Kurt Cobain, Bon Scott…), celles qui ne survivent pas à la maladie (Johnny et Joey Ramones, Freddy Mercury, Chuck Shuldiner…) et le foklore macabre qui participe à son imagerie depuis sa naissance, la faucheuse occupe une place de choix dans le grand barnum du rock’n’roll circus.
Pourtant, on a rarement l’occasion de voir un vieux rocker mourir. Actuellement les paris sont ouverts : qui de Richards ou de Lemmy y passera le premier ? Le transfusé ou l’autre grand cramé ? Peu importe. Nous allons devoir apprendre à vivre sans eux. À considérer le monde différemment. Les fans, aussi cyniques ou désabusés soient-ils, espèrent toujours un nouveau disque génial. Et même si le dernier ne s’avère pas folichon, une petite étincelle tout au fond du puits sombre et humide de notre lucidité, entretient l’espoir, la possibilité, parmi les remugles de la déception. Et puis, des disques il y en aura d’autres. Forcément. Mais la mort, la vraie (pas l’artistique) a un goût de définitif. D’achevé. Quand c’est fini, c’est fini (sauf chez Hendrix qui a publié davantage mort que vif). Quand ces gars y passeront, this is the end my friend. Achète-toi l’intégrale et chiale un bon coup. Pas besoin de laisser de la place sur l’étagère, y aura plus rien, que dalle, nada, walou.
Comment ça j’enfonce des portes ouvertes ? Hey les mecs, en 2011, Chuck Berry est encore vivant ! Et il joue sur scène ! Mais dans quelques années, tous ces mecs disparaîtront. Les légendes vivantes se transformeront en légendes mortes et enterrées (ou cramées par les flammes de l’enfeeeerrr !). Commencera alors un autre chose. Dans le docu, Henri Rollins (qui apparaît dans tous les docus consacrés à n’importe quel machin rock… si quelqu’un a vu le DVD sur Rush, peut-il nous confirmer que Rollins y figure ?), ce bon Henri cite une phrase que Lemmy lui aurait lancée : « J’ai connu l’époque où le rock n’existait pas ». Dans le genre qui en impose, celle là vaut son pesant d’amplis Marshall. Le mouvement est encore jeune, puisque les vieux s’en souviennent encore. Mais de la même manière que l’on s’inquiète de la disparition inéluctable des anciens combattants de 14-18, et maintenant de 39-45, on peut s’interroger sur celle des vétérans des guerres psychiques, croisades électriques contre le bourgeois et la bien-pensance. Où est la relève ?

Born for rock’n’roll, built for speed
Lemmy le film, raconte tout cela. En filigrane. Parce que les deux auteurs / réalisateurs n’ont pas été foutus de construire leur docu. Mal monté, mal équilibré, aucune narration, aucune ligne directrice, aucun message. Ces glandus ont même relégué des tas de passages passionnants dans les méandres des nombreux bonus tellement nombreux qu’on y trouve la preuve flagrante de leur incapacité à trier convenablement. L’exemple le plus parlant ? L’interview de C.C. Deville (Poison).Le temps d’une anecdote amusante et pathétique impliquant C.C., Lemmy, le Rainbow et toute la scène de Los Angeles, on découvre la nullité crasse dans laquelle baigne le L.A. rock’n’roll (posers forever !), les gens détraqués qu’elle peut produire (en quelques minutes C.C. Deville monte sur la deuxième marche du podium des crétins overcokés, juste derrière Jean-Claude Van Damme) et, en même temps, le meilleur côté du rock. Incontestablement. Ce monde merveilleux où les gens se foutent du paraître et du qu’en dira-t-on, forts de leur passion pour la musique, où la joie simple de passer du bon temps un instrument à la main se mêle à l’humilité qu’inspirent les légendes électriques. Le film montre peu d’instants de vérités de ce genre, Lemmy ayant cultivé un cynisme typiquement british basé sur une économie de mots, un « sense of humour » acéré et un ricanement sardonico-tabagique. Pendant presque deux heures, il ne dit rien. Pas de révélations, pas de secrets, pas de morale de l’histoire. Le portrait se dessine en creux. Les fils se tirent à partir du discours de ses proches, la manière dont ils le racontent : gentleman et libertin, tête de mule désabusée, cultivé mais pas toujours raffiné, épicurien, égoïste et fidèle à certains principes. Lemmy a traversé les décennies imposant son style à plusieurs générations, synonyme du sex, drugs and rock’n’roll mais aussi de solitude, de vacuité, de combats perdus et de malentendus en chaînes. Si la silhouette, l’attitude, l’imaginaire engendré par le personnage forcent le respect et créent le mythe, l’homme reste une énigme.

Liar
Tous les fans de rock ont un jour cherché une réponse dans cette musique, dans ces mots, ces idées, ces images. Quête absurde de jeunes gens désemparés en recherche d’une vérité, d’un secret ou d’une identité auprès de jeunes gens tout aussi désemparés qu’eux ? Comment un môme de vingt balais pourrait délivrer un message fondamental, une phrase, une maxime, une idée qui nous ferait véritablement avancer ? Et je dois bien avouer que, n’ayant plus vingt ans et Lemmy non plus, j’espérais trouver une parcelle de vérité dans ce docu. Un début de réponse. J’attendais l’instant où, Lemmy, après une énième gorgée de whisky coca, allumant la millième clope de la journée se serait tourné vers la caméra, plongeant ses yeux dans les miens, et aurait asséné, tel un vieux sage, une phrase définitive : quelques mots éclairant le chemin parcouru et le chemin restant à parcourir, un début de réponse, une clé.
Las, rien de tout ça. J’ai eu le whisky, la énième clope et la paire de tiags qui s’éloigne. Pas de réponse, mais un doute supplémentaire : Lemmy assure qu’il a toujours voulu cette vie, qu’il est heureux de l’avoir vécue et qu’il n’a aucun regret…
I dont’ believe a word.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *