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Accept – Metal heart (1985)

— Tu connais pas Accept ? P’tain c’est eux qui ont repris La Lettre à Élise à la gratte, ça tue.
C’est comme cela qu’on présentait le groupe en 1985. Dubitatif je glisse la cassette dans le magnéto.
— Le chanteur est un peu « spécial » tu vas voir…
Je crains le pire. Play. Chœurs immenses et mélodie métallique noyée de réverb.
— C’est pas la Lettre à Élise.
— Nan, c’est dans le solo.
Le type hurle sur un riff mammouth. C’est étrange. Je n’accroche pas à cette chanson. C’est quoi ces chœurs ? L’armée rouge au grand complet ? Le solo arrive enfin.
— Marrant…
J’imagine la tête de mon paternel, mélomane averti qui distingue Karajan et Barenboim même avec trois grammes dans le sang, entendant cette « Lettre à Élise » éjaculée par une Flying V dans un mur de Marshall : syncope assurée.
— A part le solo c’est un peu chiant ton Accept.
Et je suis retourné à la table d’Advanced Dungeons & Dragons (adédé) qui nous occupait cet après-midi là, laissant Metal heart s’enregistrer sur une Sony (90 mn, pos. Normal, Dolby NR).

En ce temps là, et pendant que notre petite bande de hard rockers désœuvrés égrenait les heures en combattant foultitudes de gobelins et de magiciens, j’avais une marotte, une manie, un rituel… Avec un feutre noir fin, dédié à cette seule opération, je reproduisais minutieusement le logo du groupe enregistré sur la tranche de chaque cassette. Je pourrais encore, en ce début de XXIe siècle, dessiner assez fidèlement les typographies de Dio, Accept, Maiden, Saxon, Manowar… La plus difficile ? Metallica période Kill’em all : équilibrer le M et le A tout en gardant leur piquant n’est pas une mince affaire. Et je sais de quoi je parle : au lycée, les tables auxquelles je me suis assis se sont vues systématiquement décorées.
Voilà un truc que le death et les mp3 ont tué. Je veux bien être un peu tracassé, mais je n’étais pas le seul à jouer du feutre ou du marqueur. Pas mal de hard rockers dessinaient eux aussi (fallait bien ornementer son sac US !). Avec l’arrivée des groupes extrêmes, finis les logos que l’on pouvait reproduire ! Et le mp3 n’en parlons pas. Les mecs téléchargent les pochettes et les impriment. J’ai passé des heures à recopier des titres sur les jaquettes de mes cassettes. Tout en se familiarisant avec eux j’améliorais mon anglais, dico à portée de la main : je découvrais l’émeute, les jolies filles, la lame de tokyo, guêpe… Et par voie de conséquence, la meilleure chanson de Metal heart n’est pas « la cinquième » mais « Screaming for a love bite ». C’est aussi ça, être fan, non ?

Ce n’est que le lendemain que j’ai remis la cassette d’Accept dans mon poste radio. Passée la première chanson, Metal heart se révèle : une tuerie. Udo, le chanteur, hurle comme un porc qu’on égorge (côté cochonnaille maltraitée, Dani Filth l’a supplanté depuis, sauf que cette tafiole black ne chante pas haha !). Dirkschneider vitupère, s’arrache la trachée, crache tripes et boyaux, toute haine dehors. On compare parfois Udo et Bon Scott… Pourquoi pas. Mais l’Australien gouailleur garde un voile blues et canaille quand le nain n’est que colère.

Une remarque sur les voix. À chaque nouveau groupe découvert, toujours la même question : à quoi va ressembler le chanteur ? Autant de groupes, autant d’identités vocales, uniques, typées… Quel rapport entre Udo, Klaus Meine, Geoff Tate, Dio, Lemmy, Guy Speranza, etc. ? De nos jours je ne me pose plus la question. Un seul choix : la version lubrifiée de Kiske ou le gueulard qui ne produira pas une note.

Derrière Udo ça riffe dur, sec, millimétré, allemand : accords énormes plaqués sur des contretemps abyssaux (« Up to the limit », « Screaming for a love bite »…), citadelles inexpugnables de guitares rasoirs. Chaque chanson est un hymne métallique, accrocheur, immédiat (à part « Metal heart »). Udo est soutenu par les chœurs martiaux, marque de fabrique du groupe, ressuscitée récemment par Hammerfall. Mais les suédois n’atteindront jamais le niveau de Russian roulette, le top en la matière de « chœurs rouges » (et de solos, et de classe, et de compos, et…).

À la gauche du gnome hurlant, le carnassier Wolf Hoffman, riffeur en chef et maître soliste. Le Loup a des choses à raconter dans chacune de ses interventions : construction impeccable, variation dans les attaques et le jeu (harmoniques artificielles, coup de vibrato atomique, etc.) Hoffman fait vivre ses notes grâce à un phrasé fluide, un grand sens de la mélodie et du rythme. Côté riff, il mélange à loisir les plans speedés (« Wrong is right »), heavy (« Metal heart ») ou US (« Screaming for a love bite »). Ce dernier ingrédient colore fortement l’album, le plus américain de leur discographie (avec Eat the heat).

Scorpions, Iron Maiden suscitent des envies et Accept lorgne vers les States, comme beaucoup d’autres formations européennes : toutes espèrent décrocher un hit single, enchaîner les tournées et marcher dans les traces de leurs aînés… Mais si Accept cherche le refrain fédérateur, il pratique également la politique de la terre brûlée et de la guerre éclair. Son blitzkrieg metal est chromé, poli, fourbi par Dieter Dierks (le producteur attitré de Scorpions), maniaque de précision. Après 30 ans de bons et loyaux services, lame germanique jamais émoussée, le disque conserve le même tranchant.

Au bout des 40 minutes de boucherie règlementaire, Metal heart achève l’auditeur avec un grande finale, emphatique et un ad-lib illuminé par Wolf et ses habiles variations.
Écouté un million de fois (tout comme le Keeper I ou le Disillusion de Loudness) ce disque m’a rendu dingue. Je sautais partout dans ma chambre d’ado en hurlant « Up to the limit », « Wrong is right » en connaissant chaque note par cœur. Je chantais la basse, les solos, les chœurs. Il fait partie de mes disques « 6 étoiles » (je note sur 5, vous imaginez le truc ?). Tellement écouté que j’avoue ne plus le passer toutes les semaines (ni même tous les mois). Je le retrouve de temps à autre avec plaisir, comme un vieil ami que l’on connaît trop. Mais, aussi rares soient nos retrouvailles, quand je monte le son, je saute encore sur mon pieu en « hurlant pour un peu d’amour ».
À votre tour.

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