Immortal • At the heart of winter (1999) / All shall fall (2009)

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Immortal est pris qui croyait prendre

Courbé pour lutter contre la tramontane qui souffle à 80 km/h, en route pour notre tournée des grands ducs, mon camarade hurle dans le vent glacé de cette fin d’année 87 :
— Si le doom c’est Candlemass, le black metal c’est quoi ?
— Ben c’est n’importe quel metal avec des paroles sataniques : Venom, Mercyful Fate…
— Ah d’accord… mais on s’en fout des paroles, non ?
Pas convaincu le gars. En 1987, le black metal n’existait pas vraiment. Juste cette idée de satanisme qui flirtait avec le hard rock dès le départ : Jimmy Page et son adoration pour Aleister Crowley (plus tard chanté par Ozzy), le sabbat noir, la route de l’enfer d’AC/DC… Déjà les Stones en leur temps jouaient avec le sulfureux. Rien de neuf. De là à estampiller un mouvement « black » sous prétexte qu’il en appelle au grand cornu… too much !
La décennie suivante nous a donné tort. Venus de pays traditionnellement non métalliques (rien n’a jamais passé les « frontières » du grand nord à part Pretty Maids, Mercyful Fate, Europe et deux trois autres), le black a envahi les bacs des disquaires et le cœur des fans. Mais plus rien à voir avec Mercyful Fate ou Venom : jamais les anglais n’ont considéré leur début de carrière sérieusement. Venom ? Humour britannique ! Une version outrageusement punk de Motörhead, un Slayer avant l’heure jouant aussi mal que les Sex Pistols (selon la légende). Tout ça dans une ambiance satanique faite de rires grasseyants, de pochettes obscures gravées de pentagrammes, de fûts de bière et de grimaces diverses piquées à Gene Simmons (le mec qui a gagné des fortunes en tirant la langue). Pas grand-chose de plus que la concurrence, si ce n’est cette envie « d’inaudibilité » (souvenir ému de « Aaarrrggghhhh » sur At war with Satan), ce besoin du toujours plus, ou toujours moins selon le point de vue, et les prémices du thrash (Welcome to hell date de 1981).

Inject the venom
A contrario, le black metal laisse le doute s’insinuer dès le départ. Comme à l’époque de Slayer. Quand Cronos rigole et rote dans son micro, Hanneman fout les jetons d’un regard. Les vikings aux visages peints jouent également le registre du sérieux. Le « pour de vrai » (alors même que King Diamond ou Alice Cooper « sous-titraient » leur point de vue en interview, renvoyant à « l’entertainment », au spectacle, au fun). On entend parler d’églises cramées et de rites… Les notions d’interdit et de danger pointent le bout du nez.
Mais musicalement, au secours ! Le black metal gargouille de l’autre côté du mur du bruit : tensions extrêmes, voix systématiquement croassées ou hurlées, production garage (le fond du garage, près de la tondeuse à gazon)… Qu’est-ce que c’est que ce machin ? Les noirauds, plus punks qu’ils ne l’imaginent, enregistrent n’importe quoi n’importe comment (le « choix artistique » expliquera systématiquement l’incompétence ou le manque de moyen), leur but étant d’être véritablement inaudible, désagréable, irritant. Objectif nul.

Air de famille
Mais, en tant que « grand frère » et déjà vieux sage du hard rock, si je n’apprécie pas ce nouveau courant à sa naissance, je le regarde comme le cadet attardé, moche, un peu « court », mais faisant partie de la grande famille qui englobe Slayer, Bon Jovi ou Faith No More. Quelques années plus tard, un « Zone interdite » (ahah) est consacré au black et au gothique. Ne me demandez pas pourquoi on amalgame souvent les deux, la surdité probablement. Je ricane devant ce reportage et j’applaudis quand deux noirauds à la tignasse jusqu’au cul refusent l’entrée d’un concert à la caméra de M6. « Cassez-vous, vous racontez que des conneries de toutes façons ». Je jubile dans mon canapé, les fans de black sont mes potes, ils ont le sens de la provoc et de la contestation, ne s’en laissent pas compter et emmerdent la télé. Ahahaha, joie et signe du diable !
Sauf que les fans de black ne m’ont pas rendu la pareille. Suffit de traîner sur internet. Ça glousse sur Maiden, ça rigole de Manowar, ça pisse sur Judas… Hein ? Quoi ? Mais les gars, vous faites partie de la famille, vous avez forcément les mêmes fondamentaux que tout le monde non ? Les thrashers en leur temps idolâtraient autant Saxon que Testament et vous, par contre, débinez les parrains ?
Mais pourtant quand je lis des interviews de musiciens BM (décapotable), tous se réclament de Slayer, de Kiss ou de Mercyful Fate, de Celtic Frost ou de Motörhead, de Black Sab ou de Judas. Alors c’est quoi le problème ? Pourquoi on n’est pas potes ?

L’internationale hard rock
J’ai jamais obtenu de réponse à cette question. Évidemment je généralise, j’ai réussi à discuter avec des fans de black (« y en a des biens » comme disait l’autre) mais globalement ça ne passe pas. Les mecs se la jouent perso. Sont pas metal. Sont black. Avant tout. Le black c’est du sérieux, on n’est pas là pour faire flipper mémé, on est là pour ressentir les forces tellurico-cosmiques de la munificente et diabolique pourriture éternelle. Hein ? Quoi ? Non mais sérieux, ok pour le folklore, mais sinon, c’est quoi votre AC/DC favori ?
Au delà de l’affectif et du schisme entre l’internationale hard rock et le peuple errant des steppes nordiques (Rivers) du black metal, j’ai un autre souci avec le genre. Je ne le comprends pas vraiment. Pourquoi faire moche ? Si j’ai saisi depuis bien longtemps (merci) qu’on peut trouver du beau dans le médiocre, de la grâce dans le presque rien, de la richesse dans le minimalisme, j’ai du mal à concevoir que l’on consacre sa vie, sa passion ou son temps au laid. Et au delà de ça, que le laid soit une démarche consciente.
J’ai évoqué dans l’article sur Dragonforce, l’idée du mur de bruit franchi, à mon avis, par Napalm Death à ses débuts. Si le hard rock et le metal ont toujours été les musiques de l’extrême, le terrain du toujours plus, j’estimais qu’avec Slayer et Napalm Death, on ne pouvait pas aller plus loin. D’ailleurs, personne n’est allé vraiment plus loin : seule l’efficacité d’exécution, la production et les moyens techniques ont progressé. Mais un cri restera toujours un cri. On ne peut pas faire moins musical que le cri. Ou alors on passe à Lou Reed et son Metal machine music (c’est dire le niveau).
Découvrir que le black se consacre au cri, à la disharmonie et à la laideur m’a plongé dans les affres de la perplexité : si j’appréciais le hard rock au sens large c’est pour sa capacité à être beau et mélodique (notamment) dans un registre énergique, agressif, pour son folklore et son premier degré repoussoir pour la majorité, cachant des trésors musicaux (ok ça criaille, mais « Bridge of death » ou « Desert plains », merde !). Et voilà un nouveau courant qui transforme ce premier degré en une direction, un tout, un but. Incompréhensible.

Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ?
On me parle alors d’atmosphère. D’ambiance. De concept. De l’expression d’une forme de nihilisme. Admettons. Mais je reste perturbé et arc-bouté sur l’idée qui sous-tend ce modeste site internet : pour évoquer l’ennui le créateur n’est pas tenu d’ennuyer son lecteur ou son auditeur. Pour évoquer la douleur, la souffrance du récepteur n’est une obligation. Or, la démarche du black metal consiste, pour nous montrer la souffrance et la désolation, à utiliser tous les moyens possibles pour provoquer la souffrance de l’auditeur : voix hurlées et criardes, sons aigrelets, production de mauvaise qualité, tensions harmoniques, absence de repères forts (refrains ou thèmes). Dans les autres domaines, même chose : illisibilité des logos (un contresens évident mais tant pis), standardisation des maquillages sous forme de masques blafards (entre Gene Simmons, King Diamond et Pandi-Panda), utilisation du latin, abandon de l’anglais « universel » et retour vers les langues européennes les moins partagées). Au final, je confirme : on souffre. On chope des otites et des conjonctivites, des céphalées et des dépressions. Le pari est tenu et gagné. Mais à quel prix !
Dernier point, impossible de l’éluder, l’association du genre avec des idées d’extrême droite. Le retour aux langues d’origine, au communautarisme, aux valeurs d’une Europe vieillissante voire à la résurgence de croyances païennes (en opposition au christianisme sanglant qui a marqué au fer rouge les pays nordiques) fournit un terreau idéal pour les idées extrémistes. Pas systématiquement. Le nationalisme n’est pas un concept forcément dangereux. Itou pour le refus du christianisme ou de l’église catholique (ce type de refus me semble même plutôt sain : fan de Bad Religion un jour…). Mais l’on sait, historiquement, que ces idées là, associées d’une certaine manière, se recoupent avec celles d’une frange droitière, extrême et souvent « nostalgique » d’une époque à mèche et moustache.

C’est de l’art
Si l’ont peut facilement faire abstraction des idées nauséabondes de Céline en lisant « Le voyage au bout de la nuit » (parce que le talent gifle le lecteur, aussi néophyte soit-il, et qu’aucune thématique qui pue ne vient encombrer l’ouvrage), on plaidera moins facilement la séparation de l’œuvre et de l’artiste dans le cas de Hans Ragnär, 18 ans, en seconde technique au lycée Joseph Goebels d’Oslo, qui nous régale de son goût pour la déportation et l’éradication par le feu de tous les basanés de la Terre, sur l’air de la scie circulaire qui joue avec le chat. Basanés qu’il n’a, au passage, jamais côtoyé de sa vie, tout occupé qu’il est à folâtrer dans les forêts glacées de sa terre natale, hésitant dans la nuit éternelle qui enveloppe le coquet chalet familial entre les deux choix de carrière proposés à tous ses compatriotes : la dépression ou l’alcoolisme (s’il vous plaît, ne venez pas me casser les sabots pour racisme anti-norvégien, moi même je mange des yahourts « Fjord » et je chante « Take on me » sous la douche).
Le BM cumule donc les tares. Et si l’on achève bien les chevaux, je ne vois pas pourquoi je ménagerais un style artistiquement aussi proche du zéro absolu. Record détenu par la musique électronique de DJ et autres pousse-boutons diplômés par les radio FM, proclamés musiciens simplement parce que l’anglais utilise le même verbe — play — pour décrire l’action de jouer d’un instrument et celle de passer des disques). Merci les brittons, du coup on se chope David Guetta et tout son orchestre de la french touch mais pas mon cul, merci.

Constat à l’amiable
J’ai mis plusieurs années à parvenir à ce triste constat. Et j’ai évidemment écouté du metal noir. Me suis fadé les foires du Darkthrone, les Satyricon de ta mère, les Marduk à chenilles, les Mayhem à chevrotine (la fascination de certains pour ce troupeau de cons me fascine moi même) sans parler de l’autre demeuré de Burzum.
Et j’ai sauvé une poignée de groupes. Ouais j’suis comme ça. Je sauve des groupes dans ma grande mansuétude. C’est mon côté charité chrétienne bien ordonnée je suppose.
— Arrêtez de jouer la montre et filez nous le palmarès…
— Vous, vous êtes comme les mômes qui écoutent pas la correction de la dissert’ et qui n’attendent que leur copie et leur note. Pas vrai ?
— Ah parce que vous vous prenez pour un prof maintenant ? Ce site tourne décidément au vinaigre !
— Vous avez bien du caquet aujourd’hui… La ramenez pas trop ou je vous envoie en Costa Croisière avec David Guetta moi.
Donc mon petit palmarès du black metal se résume à Emperor, Ancient Rites, Windir, Vintersorg, Enslaved et l’immortel qui nous occupe aujourd’hui. Et encore, pas tous les albums. Vous vous doutez bien. J’ajouterais bien Children of Bodom dont les fondamentaux sont black, mais il s’est tellement éloigné de la formule qu’on se demande bien ce qu’il joue désormais (en même temps on s’en fout, après Hatebreeder c’est mauvais).

Immortal est pris qui croyait prendre
Suspicieux j’étais. Immortal appartient à l’Inner Circle, le fameux premier cercle des « créateurs » du black scandinave originel, plutôt éloignés du gauchisme adolescent. Et si l’on jette une oreille rapide sur le groupe, le croassement d’Abbath repousse immédiatement. Quelques éléments convergents m’ont tout de même convaincu de découvrir plus avant le groupe via At the heart of winter :
– unanimité autour du disque,
– présence de « Solarfall » sur un sampler dont les arpèges flottants ont provoqué un soulèvement de sourcil étonné,
– une interview du crapaud Abbath, se réclamant de groupes traditionnels comme Judas ou Kiss,
– et enfin pas de propos douteux dans les textes (même si la métaphore capillo-tractée est toujours possible auquel cas, « Le gentil dauphin triste » de Gérard Lenorman peut aussi devenir une chanson politique).

Back in black
Cette filiation entre Immortal et le heavy metal pur et dur saute aux oreilles sur At the heart of winter : riffs intelligibles sans tensions harmoniques particulières, thèmes mélodiques, variation de tempo, sons clairs, production propre et costaude de Peter Tägtgren (le patron d’Hypocrisy, de Pain et du fameux studio Abyss). Et un feuilleté de guitares unique : grattes en multi-couche pour un son friable et glacé comme la banquise. Immortal abandonne son systématisme black (tremolos, blast beats et caisse claire à la quadruple croche) en incorporant des influences heavy metal rendant l’univers du groupe accessible à tous.
En jouant.
De vrais morceaux.
Avec des vrais riffs (je répète).
Et des mélodies (je répète).
Si si.
Évidemment la voix reste un problème. Le parlé / hurlé / croassé d’Abbath se classe parmi les plus grands repoussoirs du genre. Mais, par le jeu du contraste entre les riffs en échardes, aussi cinglants que le froid polaire, et les déclamations sépulcrales du prophète blafard, Immortal peint un tableau de désolation, d’éternité gelée, balayée par les vents de la désespérance, sans pour autant ennuyer ou jouer la carte bruitiste.
Précisons également que la mutation du groupe repose essentiellement sur le jeu des chaises musicales. Le guitariste Demonaz, abandonne son poste pour des raisons de santé (tendinite chronique si je me souviens bien), remplacé par Abbath qui délaisse, de fait, sa basse.
L’ancien bassiste maîtrise moins l’instrument que son compagnon mais propose un jeu plus original, en rythmique notamment, grâce à l’adjonction d’arpèges qui, même saturés, aèrent les riffs, donnent de l’ampleur et participe au climat général. La force des gens limités qui compensent parfois leurs faiblesses par leur créativité.

L’hiver vient
At the heart of winter n’est pas pour autant un album de concession et reste un disque de heavy / black plutôt velu. Avec Damned in black et Sons of northern darkness, Immortal musclera à nouveau son jeu et reviendra au style de At the heart of winter en 2009 avec All shall fall. Même équipe ou presque (Appollyon, un nouveau bassiste, surgit du fond de la nuit) et à nouveau ce mélange très réussi de black metal pur jus et de heavy metal traditionnel. Le groupe n’hésite pas à ralentir le tempo à l’extrême pour devenir très solennel, voire majestueux (« Unearthly kingdom »). Et Abbath de cultiver son approche si particulière de la guitare en incorporant toujours plus d’arpèges, d’accords ouverts et suspendus à ses riffs. On rêve presque d’une version instrumentale de l’album.
À mon sens, All shall fall dépasse son prédécesseur, se perdant moins dans les digressions ou les longueurs. Il assoie le son du groupe, le rend unique et offre une porte d’entrée magnifique et prenante à tous les réfractaires du genre. Un amateur de mélodie, d’énergie ou de riffs ne trouvera jamais vraiment son compte dans le monde lugubre du black metal. Inutile de perdre son temps et de supporter stoïquement ces dizaines de disques inutiles et ridicules. Autant se concentrer sur les quelques uns qui font plus que surnager : All shall fall se place définitivement comme un grand disque metal, délaissant le temps de 7 titres, le carcan BM du bruit pour seule philosophie, de l’agression sans but et du creux en lieu et place du nihilisme.

NB : autre album conseillé, le March of the norse de Demonaz, un peu linéaire mais s’inscrivant dans la lignée des deux Immortal mis en avant ici, et creusant davantage encore le sillon heavy metal.

Histoire d’illustrer mon propos :

Le clip de « All shall fall », plutôt réussi vu le niveau général dans le monde métallique.

Et pour ceux que le jeu d’Abbath intéresse une vidéo à la fois amusante, sincère et décontractée du gars, démaquillé, avec ray-bans, bagouzes et grimaces hilarantes à chaque harmonique artificielle.
Point étonnant : le son Immortal avec une gratte directement branchée dans un petit ampli (c’est souvent le cas dans ce genre de vidéos).
A vous d’apprécier maintenant la main droite du gars qui sweepe discrétos mais on t’a vu, arpèges par paquet de douze. Côté main gauche, une certaine vélocité (qui fera dire à certains que je suis vraiment un connard pour dire que ce mec est limité) et surtout une recherche de positions inhabituelles (le clip de « All shall fall » est étonnant pour cela d’ailleurs).

Résumé pour les non anglicistes complet : il est nul en tapping et ne sort que le petit plan qu’il montre ici, il a du mal à jouer lentement ses propres compos, il est ultra fan de Led Zep (« Kashmir » est son riff préféré), il cite Ace Frehley, Randy Rhoads et Manowar…

Et s’il semble un peu ridicule et loin de l’image « live », ça respire quand même l’humour et pas mal d’humilité. Du fun dans le black metal, c’est une première.

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