Guns’n’Roses • Chinese democracy (2008)

Guns est le gagnant du plus grand concours de circonstance du rock’n’roll (ex-aequo avec Nirvana). Deux groupes, apparus au bon moment, correspondant exactement aux envies d’un public fatigué par la grandiloquence musicale et la superficialité d’une scène heavy metal / hard glam en pleine décadence. De là à proclamer la bande d’Axl, avec le ridicule d’un tabloïd, « meilleur groupe de rock du monde », il y a un fossé dans lequel j’invite à se jeter les cohortes de gens qui ont cru cette ineptie.

Guns’n’Roses était un habile faiseur, le cul entre les chaises rock et punk, pilleur invétéré de l’héritage pas encore décacheté d’Aerosmith. Appetite for destruction se fondait sur une énergie bouillonnante, un guitariste soliste inspiré et quatre ou cinq très bons titres. Le reste passait à l’enthousiasme et à la conviction. Pas de quoi en appeler aux Stones ou aux Beatles pour autant.

C’est bien cette démesure qui reste le point le plus haïssable dans le « dossier Guns ». Les succès inexplicables, voire injustes, ont tout pour énerver l’observateur. L’Histoire prouvera d’ailleurs que G’n’R n’était qu’un feu de paille via les pathétiques albums solo de ses ex-membres, le plus misérable étant Slash l’adulé. Oui on peut être un bon soliste et un mauvais compositeur. « Sad but true » comme on disait dans l’épicerie d’en face.

Pulvérisation
Ces quelques points énoncés, vous comprendrez que Chinese democracy, sa sortie (ou pas), sa réussite (ou pas) et le reste, ne m’ont jamais ému ou excité. Je n’ai eu que faire des démos de l’album qui ont circulé (pas écoutées) ou des extraits de concert (pas regardés). Sans parler de la valse des  dates, des participants, etc. Les fans ont attendu ce disque pendant 15 ans. De mon côté, je l’ai attendu 59 secondes. La durée exacte de son interminable intro… 59 secondes d’attente avant d’être pulvérisé par une guitare électro et un riff trisomique.

Pulvérisé, oui. Mis en orbite. Chinese democracy est un album comme on n’en fait plus. Oubliez Guns’n’Roses, le chapeau haut-de-forme, le bandana, les frasques, oubliez « Welcome to the jungle », Aerosmith et ce putain de « Knockin’ on heaven’s door »… La démocratie chinoise relève de l’utopie. Le rêve fou d’un mégalo, le champ de tous les possibles, le territoire de toutes les mixités, de toutes les audaces, l’espace de la surenchère. Axl Rose, enfin débarrassé des épaves qui l’entouraient, des boulets, des camés bons qu’à jouer du blues ou du punk, a élevé le propos. Il a cherché la perfection, rien que ça. Je vous renvoie, pour une démarche similaire au Skyscraper de David Lee Roth.

Too much is never enough
Via la composition d’abord. Comment écrire des chansons évidentes sans céder aux clichés immédiats ? La réponse est dans « Shackler’s revenge » ou « Better ». Deux tubes dont il paraît difficile de se lasser tant ils jouent le contrepied et surprennent à chaque écoute. « Shackler’s revenge » mélange relents electro, passage plus « dance », refrain pop, martèlements indus, solo extra-terrestre, voix hystérique…  Chaque chanson (ou presque) recèle de nombreuses surprises et développe une humeur particulière : « There was a time » sonne comme une BOF (la faute aux cordes), « If the world » renvoie à un registre plus RnB (au sens contemporain), « Catcher in the rye » a des fragrances liverpudliennes, « Scraped » groove,  « Riad n’ the bedouins » muetzine… le point commun à tous les titres est l’emphase, un côté « too much » qui renvoie à des artistes comme Queen ou Meat Loaf, le kitsch en moins. En cela, Chinese democracy s’affirme comme un album de hard rock où le toujours « plus » reste le leitmotiv. Il s’en démarque avec un travail d’arrangement exceptionnel : riche, varié, original, déroutant, il mélange les sonorités et les trouvailles (orchestre, textures électroniques, gimmicks divers, bruitages…). Avec une production à la hauteur, c’est un régal en panard-vision, un cinémascope audio avec des grattes dans tous les coins.

Le meilleur des mondes
Arrêtons-nous sur les guitares. Rose s’est entouré de deux types de guitaristes : des aventuriers du manche nouvelle génération (Buckethead et Ron Thal) et des gens inscrits dans la tradition rock blues (Robin Finck en tête). Le mélange s’avère détonnant. On passe d’un solo complètement barré qui dévisse et interpelle à une Gibson pleurant dans un sustain sans fin. L’affrontement entre les deux écoles n’a pas lieu. On prend le meilleur des deux mondes et basta.

Si monsieur Rose a épuisé des armées de guitaristes et claqué un budget colossal, il ne s’est pas ménagé pour autant. Vocalement, il a enrichi son spectre, arrivant désormais à chanter aigu et clair. Les lignes de chant se multiplient à l’envi, les chœurs et les harmonies ricochent dans les réverbs et Rose passe par tous les registres, s’époumonant à qui mieux mieux pour nuancer deux secondes plus tard. Même sans être fan de son timbre toujours particulier, la performance et la qualité d’interprétation bluffent, laissant toujours passer l’émotion

Pinaillage
Très riche, très dense, Chinese democracy se « comprend » vite mais s’apprivoise lentement, tant il est fourni. Si le disque s’impose comme une réussite majeure, fracassante, lumineuse, il recèle tout de même quelques petits défauts. L’organisation des morceaux notamment, avec une concentration des titres lents et des ballades sur la deuxième moitié. Une meilleure alternance des tempos aurait été profitable. Mais je pinaille.

Avec son premier album solo (y a pas d’autre mot), Axl Rose a placé la barre très haut et a rappelé au monde, d’ordinaire esbaudi par toutes les soupes en sachet du moment, qu’il est encore possible de concevoir des disques éblouissants, variés, fignolés à l’extrême, ne répondant à aucune définition précise, aucune case marketing … Des disques faits pour durer…

 

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1 commentaire

  1. Pilgrimwen 22/07/2017 à 18:28 - Répondre

    Quand tu lis les actuels commentaires sur « Chinese Democracy » et ceux de 2008, lors de la sortie du disque, y a un gouffre béant ! O.o’

    A l’époque, j’étais taxé de tocard car j’appréciais le disque. Il est vrai que GNR est l’une de mes bases Hard Rock et que j’en suis très grand fan. Pourtant, je ne suis pas aveugle et sourd. Si « Chinese Democracy » avait été de la merde en boîte, je l’aurais reconnu…

    Je suis désormais sidéré par les gus qui se foutaient de moi à l’époque car, aujourd’hui, ils admettent des qualités à l’album. Bon, y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, hein ! Je suis surtout sidéré de l’absence de personnalité de nombre d’individus. L’album se faisait descendre en flèche alors il fallait en faire de même… Le moutonnisme dans toute sa splendeur !

    PS : je suis entièrement d’accord, Slash n’est vraiment pas un bon compositeur… Un bon interprète, oui !