Dokken • Under lock and key

Vivre en province dans les années 80 et vouloir acheter des disques (de hard rock) revenait : 1 – à n’acheter que du AC/DC ou du Maiden dans un supermarché, 2 – à acheter un Saxon à 90 balles (quasi 15 euros) chez un disquaire qui ne captait rien. Kevin, décidément de plus en plus présent sur ce blog, me fait remarquer que 90 balles c’est pas si cher que ça pour un CD. Sauf que je parle vinyle ou cassette (K7), deux objets qui coûtaient plus généralement entre 60 et 70 francs.
Pour dégotter de la came valable sans se faire repasser, fallait partir en pèlerinage. J’avais l’occasion de « monter à la capitale » une fois par trimestre et pris mes habitudes à la Fnac Montparnasse. Un lapin dans un champ de carottes XXL. Je veux tout ! Dans les Fnac on rencontrait des vendeurs qui en savaient (enfin) plus que nous. Avec un accent parigot à couper à la scie circulaire, le gars invitait à écouter « le troisième album de Fizz’n’Slizz qui est bien meilleur que le deuxième, et dispo en import… Reviens la semaine prochaine, j’en reçois deux ou trois, mais fais fissa y a d’la demande, je te le mets de côté ? ». Heu non, je ne reviendrai pas la semaine prochaine, j’habite pas ici. Je vis dans le trou du cul du monde, où les disques coûtent 90 balles et où les vendeuses confondent Twisted Sister et les Pointer Sisters (soupir).
Et me parlez pas d’import… Des trucs qui venaient directement des USA ou du Japon à des prix défiant toute concurrence. Le premier King Kobra m’a longtemps nargué avec son étiquette à 120 balles… j’ai fini par choper la réédition CD à un meilleur prix, dix ans après. De nos jours la Fnac ne vaut plus rien, qu’elle soit à Montparnasse ou à Concarneau, les vendeurs y sont médiocres pour la plupart, les prix exorbitants et le choix comparable à celui de n’importe quel supermarché. L’agitateur culturel est devenu un hangar à iPod et à clés USB. Merde à l’évolution, merci Holy Records (RIP), merci le marketplace d’Amazon.

Je peux vous renseigner ?
Ceci dit, tous les disquaires locaux n’étaient pas totalement incapables. L’un d’entre eux a poussé le professionnalisme à courir dans la rue pour nous rattraper, un congénère clouté et moi même, pour demander « s’il ne pouvait pas nous renseigner ». Je le soupçonne plutôt d’avoir voulu s’assurer que ne dissimulions rien sous le « cuir un peu zone » qui nous habillait. Comment lui faire comprendre que je voulais écouter Calm before the storm de Venom (le seul bon avec Prime evil), mais que je n’étais pas près de l’acheter 90 balles chez lui ? Ce brave homme est mort depuis. J’ai appris qu’il était un mélomane aux connaissances encyclopédiques dans le domaine du jazz et du classique. Tant pis pour moi, j’aurais peut-être du lui parler.
D’autres disquaires avaient tendance à se marrer quand on achetait du heavy… « Warf warf warf, t’as vu y a le nouvel Iron Maiden qui sort… Ils sont encore vivants eux ? » À noter que cette blague fonctionne depuis 20 ans puisque Maiden sort toujours un nouvel album. Le seul groupe de hard rock valable pour ces gens là était Motörhead, fédérateur par delà le mur du bruit. Le reste du temps, ces gars écoutaient le Velvet (air entendu), Lou Reed (sourire en coin) et bien entendu Iggy Pop (petit regard fixe vers le plafond).
— M’en fous, j’écoute pas les pédés qui font du rock. Sinon vous avez le nouveau Judas ?

1.  Oui j’avais un sens de la répartie assez peu commun.
2. Oui, j’étais très con, d’autant que, si le Velvet est la plus grande escroquerie du rock’n’roll (en lieu et place des Pistols), Reed et Pop ont sorti une paire d’albums plutôt corrects (si un lecteur R&F ou Inrock traîne par là, je vais me faire trucider dans les commentaires).

Dokken et Barbie
C’est donc dans les allées de la Fnac Montparnasse que je tombe sur Under lock and key de Dokken. En bon fan de Scorpions je savais que Don Dokken avait aidé les allemands à préparer les démos de Blackout, le temps que Meine se remette d’une opération à la gorge (un polype si ma mémoire de freak est bonne). Dans la presse, on citait souvent Dokken comme référence pour deux choses : le hard US (il en était soit disant le fer de lance) et le gros son (kolossale produkziöne de Herr Michael Wagener). Ok. J’achète. Merci madame, à dans trois mois.
J’ai écouté l’album sur mon walkman (un Aiwa auto-reverse avec recherche des blancs et batterie rechargeable), dans le train de nuit. C’est quoi cette merde ? D’entrée, j’ai détesté.

1. Oui, j’avais un sens de la répartie assez peu commun.
2. Oui, j’étais très con, d’autant que… bla bla bla

Acheter des disques, galérer pour les trouver, prendre des « risques » et être déçu, ça apprend deux choses. Le sens de l’analyse d’une part, et la persévérance d’autre part. Un album téléchargé à la va vite, décevant après une écoute part directement à la corbeille (Vider la corbeille > Voulez-vous vraiment supprimer « Judas Priest – Nostradamus » ?). Alors que personne ne mettrait un CD à 15 euros à la poubelle après une seule écoute.

8/20, pas assez de travail
Le Dokken a donc pris la poussière pendant plusieurs mois. Jusqu’à un de ces dimanches après-midi de révision d’histoire-géo, où l’on passe plus de temps à choisir la musique de fond qu’à mémoriser la production ukrainienne de blé. À force de ne pas savoir quoi écouter, j’ai mis le Dokken. Ce n’est que sur « Lightnin’ strikes again » que j’ai dressé l’oreille (et définitivement oublié le blé, l’Ukraine et l’interro). Quel riff. Une chanson up-tempo et un refrain qui tabasse. Comme un drogué en plein trip je passe dix fois la chanson. Le son est énorme. Wagener ne produisait pas les disques à moitié. La terre tremble sous les coups de grosse caisse, Lynch cisaille l’air avec son ESP à tête banane. Le solo explose, à droite, à gauche (ils sont combien ? Ah merde il est tout seul…). Don Do braille le final comme un Klaus Meine dynamité. Excellent.
Fiévreux, chercheur d’or face à la pépite, je passe à la suite. « Don’t lie to me ». Un tube, un single tellement évident, tellement accrocheur. J’essaye de me souvenir du train de nuit. Comment ai-je pu passer à côté (la fatigue ?). « Don’t lie to me » est l’archétype de la chanson hard US qui donne envie de rouler en bagnole à toute berzingue en matant les filles. Un comportement automobile dangereux, convenons-en. Mélodies de guitares très bostoniennes (on y revient toujours), refrain « facile », chœurs sympas et solo parfait. « Will the sun rise », mélancolique et délicat, « Til the living end » speedée. Des mid tempos aux mélodies insidieuses complétaient l’album, ceux là mêmes qui m’avaient refroidi en première écoute : « Unchain the night », « It’s not love », « The hunter »… Des chansons finalement assez sophistiquées, aux rythmiques lourdes et aux mélodies moins évidentes (sur les couplets notamment). Passons les deux ballades (« Slippin away » assez sirupeuse et « Jaded heart »… assez sirupeuse… On se comprend ?).

Lynchage
Si le groupe portait le nom du chanteur, la vraie star c’était George Lynch bien entendu. Une sacrée réputation l’auréolait. Technique irréprochable, son « moderne » (ESP branchée dans un rack haut comme un frigo) et surtout un phrasé, un toucher. Un jeu où la mélodie prédomine, où tout sonne facile, beau et subtil. Tous les solos de l’album sont exemplaires. Souvent courts, chaque note est interprétée, nuancée, avec une grande élégance.
Si Lynch a brillé dans Dokken, on a découvert avec Lynch Mob, son projet solo raté, qu’il était surtout un side-man de luxe. Comme Slash (et d’autres), il a besoin d’avoir un chanteur pète noix pour le canaliser et lui donner un terrain de jeu à sa mesure.
La discographie de Dokken se révèle assez inégale (la plupart des aficionados citent également Tooth and nails comme album de référence) et je n’ai jamais retrouvé la richesse mélodique de Under lock and key dans les autres disques. Comme dans tous les genres, le hard US a produit des combos à la chaîne. Au hasard, qui se souvient de Hurricane ou Heaven’s Edge ? Ou plutôt, qui aime encore Hurricane et Heaven’s Edge ? Hein quoi? J’écoute bien King Kobra ? Hmm… on en reparlera. Bref, si Van Halen est la référence absolue dans le genre (et bien au-delà), Dokken n’a pas à rougir, tout particulièrement avec cet album. À vous de juger, plus de vingt ans après.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

1 commentaire

  1. JoKimG 24/08/2017 à 20:58 - Répondre

    J’écoute assez souvent heaven’s edge et je préfère tooth and nails que j’ai découvert à leur sortie comme toi 😉