Dio dans le verbe

Cet article a été écrit quelques jours après la mort de Dio en mai 2010.

 

Well it’s a cold world
And I’m in the middle
Caught in the in-between
I don’t belong here
So I’m writing to you
Hey let me explain
« 
Letters from earth »

Je n’ai jamais compris pourquoi on pleurait les artistes morts. Moi, tant que j’ai les disques… Il a fallu que j’atteigne un âge vénérable (mais pas si vieux que ça, p’tit con) pour, à mon tour, sentir les larmes pointer à l’annonce de la disparition d’un musicien.

Ça m’a pris par surprise. Alors que je rédigeais une chronique de Fire down under en me demandant ce qu’était devenu Guy Speranza (le chanteur de Riot), j’ai découvert son décès sur une conne de page Gougle. Là, j’ai entendu dans ma pauvre tête le « shine on, shine on » de la chanson « Warriors ». Un truc qui m’a toujours serré le cœur sans savoir pourquoi. Mon regard s’est troublé. Et cette réaction somme toute banale m’a énervé. Après tout, Guy, je ne le connaissais pas. J’ai associé cette émotion à mon goût pour les losers magnifiques, les poètes maudits, les gens qui se sont brûlés les ailes « à ça » de la reconnaissance mondiale et éternelle. Et c’est passé. Jusqu’à l’écoute suivante de Rock city où le « shine on shine on » m’a plongé à nouveau dans les affres de la tristesse. Étrange.

Quelques années après, Joey Ramone a passé l’arme à gauche. Dee Dee l’a suivi de peu. Et même la mort de ce facho de Johnny Ramone m’a noué les tripes. Mais j’ai trouvé l’explication. Le pourquoi.
Ces types ont changé ma vie. Au fil des années, je me suis approprié leur musique, leurs mots, leur création. Et désormais, tout cela m’appartient. Autant qu’à eux. Nous sommes plusieurs sur cette planète à « être ce que l’on aime ». Si vous chiez sur Manowar, j’ai envie de vous planter des pousses de bambou sous les ongles. Parce que l’insulte m’est personnellement adressée (je suis ce que j’aime). Et si je perds ce que j’aime, je perds un peu de moi. Quand Speranza meurt, je meurs aussi un peu. Fin de la psychanalyse à deux ronds.

En ce dimanche soir, j’apprends que le plus grand chanteur du monde et du metal en particulier est mort. Dio. Un petit vieux à bottines et spandex, index et annulaire levés en permanence… Y a pas de quoi rêver… Et pourtant si.
Je vous épargnerai la fastidieuse récapitulation des 10 excellents albums studio auxquels il a participé (j’en vois déjà qui comptent sur leurs doigts, ont déjà mis un live dans la liste en oubliant que j’avais précisé « studio », ou trouvent scandaleux que, mathématiquement, j’inclus là dedans The sacred heart, à moins que ce ne soit le Butterfly Ball ? Mais je m’en fous je fais ce que je veux). Je vous épargnerai également la dithyrambe sur sa voix unique, chaude et gorgée de feeling. Cette expression, vous la lirez telle quelle 12.587 fois sur internet cette semaine et dans la presse le mois prochain. J’ai déjà dit que Dio était le plus grand, donc basta (oui Halford, oui Geoff Tate, oui Eric Adams, bla bla bla… mais Dio est quand même le plus grand et encore une fois, je fais ce que je veux). Tout ça vous l’avez déjà lu, vous le lirez ou vous le savez déjà. Par contre j’aimerais qu’on parle un peu de magie. De rêve. Et non, je n’ai pas pris de drogue.

L’un des talents du bonhomme, un talent rare dans le monde du cuir et des clous si l’on y réfléchit deux secondes, est de parvenir à suggérer un monde merveilleux, vaguement fantasy, sans jamais s’abaisser au niveau turillesque de l’imaginaire, où le carton pâte se dispute à la mièvrerie. Dio n’a jamais parlé de chevalier brandissant une épée de cristal et fonçant sauver une pucelle d’émeraude. Il n’a jamais parlé de dragon non plus. Ou si peu (une ligne dans  « The sacred heart », une autre, 17 ans après, dans « Killing the dragon »). Et pourtant, à cause d’une imagerie scénique orientée heroïc fantasy, on l’a réduit au kitsch, au ridicule. Quel dommage ! Quelle honte ! Quelle malhonnêteté intellectuelle !

Dio a chanté, des années durant, le monde intermédiaire, à la frontière d’un réel fade et d’un ailleurs possible. Il nous a rappelé notre triste condition, celle des Hommes de l’ère industrielle et informatique. Siècles de raison et de science, de logique et de matérialisme, de conformisme et d’uniformisation. Mais l’Homme, aussi écrasé soit-il par la modernité et la mise en conserve de la pensée et des sentiments, reste un être double. Coincé entre deux pulsions : profiter de son putain d’écran plasma, de son foutu iPhone et, s’évader, partir, rêver le merveilleux, le tout est possible, l’irrationnel.

Cette thématique du tiraillement, de l’individu réfrénant son goût pour l’étrange et le surnaturel baigne littéralement les textes de Dio, le chanteur incitant à se libérer du carcan social, à laisser sa véritable nature s’exprimer.

You got wings of steel but they never really move you you only seem to crawl
You’ve been nailed to the wheel but never really turning you know you’ve got to want it all
You’ve got desire so let it out you’ve got the power stand up and shout shout stand up and shout let it out
« Stand up and shout » (toute la chanson accumule des métaphores du genre)

You never sing for pleasure you only make the sounds
You never sing for pleasure you only make the sounds
You never feel the magic ’cause you think the world is round
And you never dance in moonlight you run but you never move
You don’t believe in someday and the truth is what you prove
« Just another day »

I’m another number and you know the numbers must agree but everytime the wind blows I can’t fly why
[…]I could have been a dreamer I could have been a shooting star I could have been a dreamer yeah
« I could have been a dreamer »

L’adulte, le civilisé, nie l’existence de tout ce qui n’est pas rationnel. Dio sous-entend que la société empêche ses membres de voir plus loin.

You never feel the magic ’cause you think the world is round
« Just another day »

The world is full of Kings and Queens
Who blind your eyes and steal your dreams
[…]
And they’ll tell you black is really white
The moon is just the sun at night
« Heaven and hell »

La société humaine dissimule volontairement « l’autre monde », asservit au rationnel, empêche l’individu de s’épanouir ou de se révolter.

Electric eyes that never let you see them in the day night people
« Night people »

Don’t go to the edge of rainbows, don’t close your eyes
Like things that can’t be real, the truth is really lies
« Dream evil »

Life’s fantasy – to be locked away and still to think you’re free
« Die young »

Seuls les enfants, les rêveurs et ceux qui parviennent à sonder les tréfonds de leur âme appréhendent le monde dans son entier. Pour eux, la magie devient une réalité, le voyage est possible.

Looking inside of yourself you might see someone you don’t know ooh ooh
Maybe it’s just what you need letting the river in you flow
You can sail away to the sun and let it burn you while it can
Or walk a long bloody road like the hero who never ran
« Caught in the middle »

The closer you get to the meaning
the sooner you’ll know that you’re dreaming
« Heaven and hell »

Mais où trouver ce monde invisible, cet ailleurs dont il ne cesse de nous parler ? Dans l’ombre, l’obscurité. Chez Dio la nuit joue à la fois le rôle du refuge et du lieu de tous les dangers. C’est quand la nuit tombe que le monde « réel » et les gens se révèlent, deviennent eux-mêmes.

Do you like the dark
Do you like the way it moves
Do you come alive when neon kills the sun
« Night people »

Turn up the night, it feels so right !
« Turn up the night »

My demons, they seem to disappear
No vision I only see to hear
Protection I never needed none direction just nowhere near the sun
You’ve got some stairs to heaven you may be right
I only know in my world, I hate the light, I speed at night
« Speed at night »

Dark is never night
When dreams make up the light
« One night in the city »

All’s well at the midnight hour you’re ready to fly
Don’t think about the darkness or the rumbling in the sky
« Dream evil »

I love the night
So many shadows
Unholy light
Secrets of the heart
Leave ’em in the dark
Forever
« Lord of the last day »

Welcome to sun down, welcome to the dark
Could it be that evil has heroes
Bring everybody down – Celebration
Passing of the light
Giving up your spirit to the night
« Turn to stone »

Safe in night
The shadows cloak their eyes
Take me to nowhere
Where everybody flies
« Feed my head »

L’ombre dissimule ce monde inconnu, mais abrite également de nouveaux pièges. Dans les ténèbres, quelque chose nous guette.

Feel the magic fell it floating in the air
But it’s fear and you’ll hear it calling you beware look out
« Rainbow in the dark »

You said a single word but no one really heard sometimes we scream alone
It’s always worse at night when darkness kills the light you’re in the danger zone
You wait with pounding heart you know it’s just the start
« Breathless »

Hide in the midnight
Turn out the lights
You’ll see them anyway
« Evil eyes »

Oh no it’s the midnight hour, don’t leave me alone
« Night people »

The night tells a thousand lies and when you wake up in the morning were you dreaming screaming
« Sunset superman »

So if you ever get to Witches’ Valley
Don’t dream or close your eyes
And never trust your shadow in the dark
« Lady evil »

Evil lurks in twilight, dances in the dark
« Turn up the night »

Cette contradiction, entre l’attirance pour la nuit, sa vérité, sa promesse du merveilleux et le danger qu’elle représente, symbolise finalement le dilemme de l’Homme face à son destin : doit-il tenter de vivre quelque chose au risque de tout perdre ou, au contraire, minimiser les risques, et ne vivre qu’une demi-vie ? C’est tout le sujet de « Don’t talk to strangers » où, pour se protéger du risque, de « celui qui rôde dans l’obscurité », il faut arrêter de vivre (ne plus s’exprimer, ne plus ressentir, ne pas chercher l’autre…)

Don’t talk to strangers ’cause they’re only there to do you harm
Don’t write in starlight ’cause the words may come out real
Don’t hide in doorways you may find the key that opens up your soul
Don’t go to heaven ’cause it’s really only hell
Don’t smell the flowers they’re an evil drug to make you loose your mind
Don’t dream of women ’cause they’ll only bring you down
[…]
I’m forever the one that lets you look and see and feel me
I’m danger, I’m the stranger
And I I’m darkness, I’m anger, I’m pain
I’m master, the evil song you sing inside your brain drive you insane

Comme souvent dans le rock en général et le hard rock en particulier, le diable dont parle Dio est la métaphore de notre intime part des ténèbres. Le tentateur, le fou, le diabolique vit en nous.

There’s a beast that lives inside you and it’s screaming to get out
Like the beat of a heart like the beat of a heart
« Like the beat of a heart »

The dark that you find can come out of your mind
Dream evil take you away
« Dream evil »

Au final, le message reste très humaniste, libertaire et épicurien. Pour vivre pleinement et éviter l’aliénation d’une société trop cartésienne qui détruit l’imagination, la prise de risque est indispensable. L’Homme se doit d’affronter son double ténébreux, la bête ou le fou qui sommeille en lui pour se libérer et découvrir le monde sous sa véritable apparence.
Dans l’imaginaire du chanteur, la « véritable apparence » résulte du mélange des contes de fées et de croyances populaires diverses (l’arc-en-ciel, la sorcière, la diseuse de bonne aventure, le loup-garou, le puits à souhait), des religions (égyptienne, vaudou, citation du Livre), de légendes et de périodes mystérieuses de l’Histoire ancienne ou de l’Antiquité.
Via ce grand brassage de références multi-culturelles, Dio évoque plus qu’il ne montre le fantastique. En quelques mots, quelques adjectifs, il pose une ambiance, un cadre et laisse galoper l’imagination de l’auditeur. C’est là toute sa force d’auteur : sans rien dévoiler, sans rien affirmer, sans dresser de portrait trop précis, sans rien gâcher par trop de réalisme, il crée un monde où se côtoient des pharaons tyranniques, des sorcières dans une vallée brumeuse, des rois menacés, des sorciers maléfiques, etc.

Apprécions cette reine qui gît, sombre et froide et ce désert qui murmure…

In the land of the lost horizon where the queen lies dark and cold […]
Each day you hear the sand as it moves and whispers come and sail on my golden sea
« Egypt (the chains are on) »

Des esclaves au service d’une mystérieuse entité et d’un sorcier pour le moins étrange :

High noon, oh I’d sell my soul for water
Nine years worth of breakin’ my back
There’s no sun in the shadow of the wizard
See how he glides, why he’s lighter than air?
Oh I see his face!
« Stargazer »

A quoi peut bien ressembler le “stargazer” ? La chanson ne le dit pas. Mais ceux qui ont vu son visage en restent horrifiés. Deux exemples qui rapprochent Dio de la fantasy d’Howard et Lovecraft, deux auteurs dont les univers ont un point commun : l’existence de dieux anciens et mauvais, encore loués par une poignée d’humains fanatiques, ourdissant d’obscurs plans de conquêtes, asservissant de pauvres fanatiques pour parvenir à leur fin. Notons que le bon RJ n’a jamais pillé Tolkien.

Quelques mots suffisent à Dio pour inquiéter ou intriguer.
Le cri d’alerte qui ouvre « Kill the king » par exemple.

Danger, danger the Queen’s about to kill
There’s a stranger, stranger and life about to spill

Qui est cette Reine qui fomente un complot ? La chanson parle d’un royaume, de la quête du pouvoir, mais jamais RJ ne s’abaisse à nommer les lieux ou les gens. S’agit-il d’une métaphore, d’une référence historique ou littéraire ? Pas de réponse. Avec ces bribes de renseignements où chaque mot semble pesé, choisi, l’auditeur reconstitue son propre puzzle, artisan solitaire d’une narration personnelle.
Les chansons deviennent alors un jeu, un espace ludique où Dio sème les indices, donne des clés mais pas de serrures et nous laissent faire le reste.
Le premier du genre est « Temple of the king » et cette drôle de quête en l’année du renard…

One day in the year of the fox
Came a time remembered well
When the strong young man of the rising sun
Heard the tolling of the great black bell

À chaque phrase, une question. L’année du renard ? Un jeune homme venant du levant ? Une grande cloche noire ? Ainsi commence le voyage vers le temple du Roi.
Mais je crois que le sommet du genre reste « Sacred heart » que je vous laisse déguster si vous ne l’avez jamais lu…

Hey the old ones speak of winter
The young ones praise the sun
And time just slips away
Oh running into nowhere
Turning like a wheel
And a year becomes a day
Whenever we dream
That’s when we fly
So here is a dream for just you and I

We’ll fin the sacred heart
Somewhere bleeding in the night
Look for the light
And find the sacred heart

Oh here we see the wizard
Staring through the glass
And he’s pointing right at you
Now you can see tomorrow
The answer and the lie
And the things you’ve got to do
Oh sometimes you never fall
And ah, you’re the lucky one
But oh, sometimes you want it all
You’ve got to reach for the sun

And find the sacred heart
Somewhere bleeding in the night
Oh look to the light

Well you fight to kill the dragon
And bargain with the beast
And sail into a sight
You run along the rainbow
And never leave the ground
And still you don’t know why
Whenever you dream
Yu’re holding the key
I opens the door to let you be free yeah

And find the sacred heart
Somewhere bleeding in the night yeah
Run for the light and you’ll find the sacred heart

A shout comes from the wizard
The sky begins to crack
And he’s looking right at you, quick
Run along the rainbow before it turns to black attack
And oh, sometimes you never fall
And ah, you’re the lucky one
Oh sometimes you need it all
You’ve got to reach for the sun

And find the sacred heart
Bleeding in the night
We’ll find the sacred heart

Et si vous n’êtes pas convaincu, comparez avec les auteurs actuels de fantasy métallique… Lisez les textes de Freedom Call, Rhapsody et consorts… Vous constaterez l’affreuse banalité de ce qui est raconté, les termes peu choisis et plus triste encore, vous ne rêverez pas. Vous ne fantasmerez pas les chevaliers néons navigants sur des mers électriques…

C’est un monde bien froid
Je n’ai rien à faire ici
Alors je vous écris
Pour vous expliquer.

Dio est mort.

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