Lich King dans ta gueule

J’ai souvent parlé de la « flamme », celle qui anime (ou devrait) animer tous les scribouillards du monde au moment de publier leur production. Sans elle, sans ce feu dévorant, sans ce besoin qui taraude, écrire se transforme en une sale habitude, un ronronnement ennuyeux, une vague envie, un filet d’eau tiède, une palabre autour de banalités qui se concluent souvent d’un « les amateurs apprécieront ». Cet odieux pléonasme devrait valoir la peine de mort par dénoyautage pour tous ceux qui placent l’exercice de la chronique de disque au niveau du commentaire sportif.
Non. Il faut que ça brûle. Là. Ou là (cf. fig. 1). Pour que le lancement du traitement de texte ou la connexion du micro se justifie. J’espère que ce modeste podcast prouve ce que j’avance et que vous percevez cette flamme dans chacune de nos émissions. Sinon, faut nous le dire, on plie les gaules et on part à la pêche.

Eternal flame
La flamme donc. Aujourd’hui, elle brûle. Elle crame depuis quelques jours dans ma « carcasse immense de grand chien paumé ». D’une part parce que notre septième émission est bouclée, montée et prête à la diffusion mais surtout parce que j’ai découvert une poignée de disques qui me transpercent à chaque écoute. Un « petit machin » thrash dont mon fidèle compère, aussi spécialiste et « complétiste » soit-il, ne semble pas avoir détecté la qualité. Le malheureux. C’est bien la peine de s’acoquiner à un expert qui écume le ouèbe à la recherche de toutes les formations en moule burne et Americana, option logo lame de rasoir, Jackson Flying V en bandoulière et voix de chat ébouillanté, si c’est pour se taper le boulot soi-même.

Vouloir ou falloir ?
Le thrash n’est pourtant pas ma spécialité. Je me rends compte d’ailleurs en animant cette émission que rien dans le metal n’est ma spécialité. Parce que finalement j’aime l’esprit de cette musique plus qu’un de ses courants. Comme quoi, on en apprend sur soi à tout âge.
Ayant découvert le groupe la veille au soir, je l’ai rapidement cité en conclusion de notre débat true / false (metal bla•bla #007). A l’intuition. La même que celle du cochon truffier (quelle belle image valorisante n’est-ce pas?). Parfois il faut aller vers certains groupes ou certains disques sur la promesse d’un simple fumet, d’une légère fragrance, d’un titre «  entre-écouté », d’un visuel séduisant, d’une vignette partagée sur Facebook…
« Il faut » ?
Oui.
C’est comme ça que cela fonctionne.
Jeunes lecteurs / auditeurs, sachez-le, si vous avez pour but de dégotter des disques intéressants dans l’océan infini de la production actuelle, dans cette marée montante permanente des sorties d’albums, il faut être à l’affut, développer votre instinct, votre sens de l’observation. Il faut apprendre à « intuiter » sur pas grand-chose : une phrase dans une interview, un t-shirt porté par un musicien sur une photo promo, un partage sur un réseau social et jeter toutes ces infos dans votre « passoire mentale » pour qu’elle filtre ces indices, presque à votre insu, et que le petit voyant vert s’allume. « Hey gros, ce Lich King là, tu devrais aller voir… » (vous remarquerez la désagréable familiarité de ma petite voix intérieure).

The voice
Depuis 30 ans j’ai appris à faire confiance à cette voix. A ce Jiminy Cricket à patches. Cet ami imaginaire qui veille à ma place et prend le temps d’analyser nuitamment, en sous-sol, en loucedé, les informations récoltées. C’est lui qui m’a dit « Zeal and Ardor… vas-y ». Il m’a amené vers Enforcer, In Flames ou d’autres. Il n’a pas la science infuse, il se trompe parfois, rate des dossiers ou les traite tardivement (faudra qu’on parle de Sacred Reich un jour). Mais je ne lui tiens pas rigueur de ses erreurs ou errements. Grâce à lui, j’ai toujours de bons trucs à écouter. Grâce à sa vigilance et ses efforts permanents, je n’ai pas baissé les bras (même si certaines périodes sont décourageantes).

On lich, on lâche, on lynche
Lich King donc… Un deuxième (pour ne pas dire troisième) couteau du revival thrash, comme il en existe des dizaines, de Municipal Waste à Gama Bomb, de Havok à Toxic Holocaust… Un revival qui m’insupporte. Comme à peu près tous les revivals. Pas tant que je trouve désagréable qu’un groupe revisite, échantillonne ou synthétise les classiques d’une décennie passée ; le phénomène, logique, naturel, participe au renouvellement et à l’évolution des genres. Mais l’effet masse de cette attaque de clowns, obtenu grâce (ou à cause) de nouveaux canaux de diffusion, cette multiplication de copies conformes confine à la parodie.

La corrosion de la conformité
Conforme. Le mot est lâché. Une obscénité quand on parle du thrash, l’héritier du punk/hardcore contestataire et du metal cru et mordant de la NWOBHM, deux mouvements à contre-courant.
Ce goût de l’uniforme, ce souci du détail des protagonistes de cette « nouvelle » scène, révèle à la fois leur manque de créativité et leur soumission à un dogme dont ils décident d’être eux-mêmes les prisonniers.
Cet acharnement à produire des pochettes similaires à celles des années 80, ce besoin de porter les mêmes vêtements, de se coiffer à l’identique, d’utiliser les mêmes instruments, d’aborder les mêmes thématiques rend le phénomène insupportable pour tout amateur de liberté, d’individualisme et de créativité. Que cela est vain…

C’est comment qu’on freine ?
Lich King s’inscrit dans ce revival et, comme ses petits camarades de jeu, n’invente pas grand-chose : il puise allègrement chez Nuclear Assault, Vio-lence, Exodus ou des groupes crossover à la DRI. Mais… Evidemment il y a un « mais ». Je n’ai pas lancé Libre Office pour juste cracher ma bile, vous faire supporter mes élucubrations ou vous inciter à ne pas écouter un groupe. Lich King suit une ligne. Différente. Un état d’esprit hérité du punk rock (indépendant, do-it-yourself et en rupture des convenances) et une démarche musicale radicale, le fondement même du hard rock et du metal, faut-il le rappeler.
Lich King pousse les potards à fond. Tout le temps. Tempos à injection, riffs écorchés, solos sous acide, voix hystérique. Les virages arrivent à 200 à l’heure mais personne ne freine. Lich King ne joue jamais la sécurité, privilégie la sensation. L’ivresse du bitume qui défile à toute berzingue, les pointillés blancs qui deviennent ligne continue, le vent dans la gueule et les mouches sur les dents. Pas de finesse, pas de feeling, pas d’ambiance, pas de démonstration, pas de retape. Lich King brûle la gomme et n’a qu’une seule ambition, tenir la promesse thrash d’un tabassage en règle laissant l’auditeur sur le carreau, meurtri, souffle coupé, incapable de parer les coups, à la recherche d’un refuge, d’un répit, d’un cessez-le-feu qui n’arrivera jamais.
Cette absence totale de concession, ce jusqu’au-boutisme, cette « viscéralité » aboutit à une formule finalement assez personnelle.
D’ordinaire je « vends » des groupes mélodiques, des formations qui ouvrent des portes et offrent une certaine accessibilité à un univers parfois «trop extrême ». Pas dans ce cas. Lich King s’aborde comme un parpaing dans la gueule, un concept débridé d’accumulation de riffs et de breaks sans aucune velléité d’écriture ou de mélodie. Lich King ne joue pas de la musique, il produit de la vitesse. Lich King n’écrit pas de chanson, il exécute l’auditeur. Lich King n’essaye pas d’être intéressant, il veut vous défoncer. Et il y parvient.

Absolute thrash
Dans ce cadre d’absolutisme thrash, seules les paroles et l’attitude même du groupe offrent une échappatoire, une porte de sortie, une respiration bienvenue. Et c’est là que Lich King renoue avec les racines punk du thrash : l’ironie mordante et incisive des textes montre qu’il est possible d’être radical et second degré, d’être intègre mais pas intégriste, d’être « pur » mais pas intolérant… Face au dogme thrash, aux donneurs de leçons des « trues », aux règles et aux bibles non écrites qui régissent le monde du metal et des revivals, Lich King rappelle la seule règle valable : riff et vitesse font la loi. Le reste, les uniformes, la pose, les attitudes affectées et artificielles, dehors. Le groupe pose donc un regard ironique et amusé sur le monde qui l’entoure, passe de références cinématographiques (« Robocop » dans « Ed-209 ») à la chronique de la vie quotidienne (« Preschool cesspool » et la vie infernale de jeunes parents), de la remise à l’heure des pendules metal (« Cut the shit », « Black metal sucks ») ou la description brutalement réaliste de la vie d’un petit groupe (« Take the paycheck », « I quit »).
Ce décalage bienvenu renforce son identité et le place finalement au dessus de la mêlée, de cette baston un peu veine du « meilleur groupe de thrash qui ne sert à rien parce que c’est vraiment pareil qu’avant ».
Enfin, sachez que Lich King s’auto-produit et distribue lui-même ses disques. Un esprit do-it-yourself, du producteur au consommateur, cohérent, sympathique qui renforce sa démarche militante et radicale et permet de le soutenir d’autant mieux.

La notice
Par où commencer ? Les deux derniers albums : The omniclasm et Born of the bomb, clairement plus réussis que les précédents grâce à un chant maitrisé, une production tranchante et une hystérie de tous les instants.
J’espère que vous tenterez l’aventure tout en gardant à l’esprit que Lich King est davantage une expérience, une sensation, qu’un groupe dont on apprécie les titres individuellement en les décortiquant. Si vous avez envie de vous essayer au base jump, au stock-car ou au free-fight, foncez. Esthètes ou amateurs de dégustation en verrines, passez votre tour.

Pas d’autre site officiel que la page Facebook qui pointe également vers les « boutiques »…
Les versions numériques des albums sont dispos sur le bandcamp. Les versions physiques ici (attention, les frais de ports sont made in USA donc relativement élevés, heureusement que les disques ne sont pas très chers).

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