Loading...

Asia – Discographie

Sur un banc, dans la cour d’un lycée au fin fond des années 80.
― Du piano ??? T’écoutes un truc avec du piano ?? Waaahhh il a viré, c’est plus un hardooooooooooosss !
Oui. J’étais « le hardos ». De la classe en tout cas. Et Philippe de crier au scandale en écoutant ma dernière trouvaille, « Heat goes on » d’Asia, enregistrée la veille pendant la diffusion de « Fréquence rock »). Chanson débutant au piano.
À l’époque, les claviers, sous toutes leurs formes, étaient le mal absolu, le symbole anti-rock, le comble de la corruption. On avait déjà oublié John Lord et John Paul Jones… Le contexte n’aidait pas : la new-wave envahissait les ondes, façonnée à grandes couches de DX7 par des automates dépeignés portant pyjama et rimel. Le début du grand rien plastique. Face aux « curistes » et à « des pédés moches », les hardos : traîne-savates badgés et cloutés, aux baskets avachies et aux sacs US siglés.

The Warriors
L’aristocratie. Mes frères. Brothers of metal. Salut codé, regards entendus. Denim and leather, les gens changeaient de trottoir. Carrément assimilés loubards. Ça riait jaune quand on débarquait centre-ville. Faites gaffe les mecs, la horde du Seigneur Humungus déferle !
Tout ça, c’était dans la tête bien entendu. J’ai rarement croisé de gens plus cools que les hard rockers de l’époque. Des gars surtout soucieux de collectionner les riffs tranchants et les disques par centaines, sympas et avenants en concert (dans une foule, valait mieux se méfier des skins ou de n’importe quel mec à l’alcool mauvais que des hardos, mec !). Des gens qui, comme beaucoup à l’époque, se marginalisaient gentiment par l’affiliation à une tribu, un groupe souvent détesté, montré du doigt et vaguement craint (la dégaine de voyous n’aidait pas).
Sans vouloir la jouer « la vie est un combat », être montré du doigt à 15 ans parce qu’on écoute une musique « hors normes » oblige à penser un peu différemment, à s’interroger un peu plus vite sur ce qu’est le groupe, la tendance, la masse et la marge. Toute proportion gardée. Nous étions des jeunes gens plutôt sages. Mais cette période n’est pas neutre dans une vie.
Évidemment, je parle des « trues », des vrais, de ceux qui n’ont pas lâché l’affaire quand l’alternatif a pointé le bout de son nez. L’alterno ou autre chose. Ceux qui savaient que, là, dans cette musique braillarde et mal élevée, se terrait un secret bien enfoui, une mystère qui restait à percer. Que cette mission prendrait une vie. Et que durant tout ce temps, la musique, compagne passionnée, exclusive et exigeante, rendrait ce qu’on lui donnerait au centuple. Plus que quiconque. Plus que tout. Parce que c’est bien de musique dont on parle. Façonnée par des passionnés. Et peu importe la quantité de riffs ou de claviers, pas vrai Philippe ?

Asie majeure
En 1986, la beauté tragique et paradoxalement enjouée de « The heat goes on » me cloue au mur. Intro de piano tourmentée, mélodie de guitare lumineuse. Break. « You walk tall, got your head in the clouds, You talk soft, but you’re thinking aloud and you know, exactly what you want » chante John Wetton. Sans emphase, sans effet appuyé, sans dramatisation, sans larmoiement inutile. Claire, légèrement voilée, sa voix touche direct au cœur. L’émotion chez Wetton est à l’image de la météo anglaise : ciel gris et pluie suivis, quelques secondes après, d’un soleil radieux. Sans que l’on ait discerné le moment où tout bascule. Asia mêle joie et tristesse d’un couplet à un refrain, d’un break à un pont, dans un même titre. Les habitudes progressives de ces messieurs probablement.
Rappelons le palmarès de l’équipe : Wetton (basse / chant) a fait ses armes au sein de King Crimson, Steve Howe à la guitare exerçait dans Yes, Carl Palmer (batterie) était le troisième chez Emerson, Lake & Palmer. Quant à Geoff Downes il jouait des claviers dans les Buggles (vous souvenez-vous de « Videos killed the radio stars » ?). Un super groupe donc. Tous ces gens aiment généralement en rajouter, en faire beaucoup, en faire trop. Et Asia, malgré sa propension à jouer des chansons accrocheuses et très mélodiques, ne déroge pas à cette règle : le groupe s’hypertrophie de kitscheries de clavier, de chœurs ou de voix entremêlées et de breaks originaux. Et dans ce temple de la pop prog sophistiquée, Wetton, encore lui, maintient le cap et l’émotion grâce à ses nuances subtiles et son timbre unique, contrebalançant ainsi la théâtralité générale.
Quoi ? Je radote sur John Wetton ? Je plaide coupable. Après son troisième disque, le groupe perdra son chanteur et sa personnalité (Howe s’étant déjà barré après Alpha…) pour s’engluer dans une musique sucrée et indigeste, dénuée de grâce et d’élégance. Asia sans Wetton n’est plus Asia. Trois albums « à la grande époque » (1982-1985), trois depuis pour la reformation de 2008.

s/t (1982)
Propulsé en haut des charts du monde entier ou presque par « The heat of the moment », single d’une rare efficacité, cette première carte de visite montre un groupe déjà maître de ses moyens. Evidemment influencé par le rock progressif, Asia contient ses ardeurs dans un format traditionnel de 4 minutes avec mélodie à tous les étages. La mélodie étant le point fort du groupe : toutes les lignes s’enchevêtrent, s’ajoutent et se superposent en conservant une grande « lisibilité ». Les développements ne se contentent pas d’un slogan monosyllabique jeté sur trois accords. La musique se révèle riche, très arrangée. Discret, Howe privilégie les petites touches à la cavalerie en riff majeur. Les claviers se taillent la part du lion, occupant le devant de la scène avec Wetton.
« Heat of the moment », domine l’album. D’autres chansons valent pourtant le détour : « Sole survivor », « Only time will tell », « Wildest dream ». Cette dernière ouvre une série de chansons emphatiques à ambiance « martiale » (on retrouvera ce genre d’approche sur Astra). Et au rayon mièvrerie citons « One step closer », insupportable.
Asia produit rarement de mauvais morceaux. Riches, ils offrent toujours des passages mémorables : si un refrain est faible, le couplet sauve le coup. Pas leur meilleur disque mais un album frais et sympathique, encore influencé par les 70ies doté d’un single qui tue.

Alpha (1983)
Alpha propose une version plus aboutie du premier album et « Don’t cry », la chanson la plus évidente, ouvre logiquement le bal. Pour le reste, théâtralité et changements d’humeur au sein de chaque titre sont au rendez-vous. Ce doux-amer typiquement britannique rend l’écoute toujours surprenante. On appréciera la fluidité des enchaînements et la beauté de l’ensemble (« Never in a million years », « Open your eyes », « The heat goes on »…).

Astra (1985)
Exit Steve Howe, welcome Mandy Meyer (futur Krokus, Katmandu et Gotthard) pour un troisième album plus américain, voire FM. « Go » fracasse d’entrée : orgues liturgiques, guitares saturées pour une rythmique en triolet. Wetton prend l’affaire en main : « Dig for victory, go for gold… » et explose sur un refrain et un riff d’anthologie. Ensuite, le groupe ne cesse de varier les plaisirs. « Voice of america » et « Wishing » jouent la carte de l’intime, « Hard on me » et « Too late » (ze tube !) flirtent avec la pop alors que « Countdown to zero » et « After the war » jouent l’emphase, dans la lignée de « Wildest dream » (premier album) : des tempos lents, chœurs massifs et une ambiance sombre et désabusée.
Wetton utilise son registre au maximum et nuance à loisir. Certains regretteront l’absence de Steve Howe, mais Meyer ne démérite pas et participe à la modernisation du son général, plus 80ies que 70ies. Son approche plus metal n’a pas convaincu certains. Pas bien grave, Astra s’avère aussi indispensable que Alpha, même s’il s’en différencie.

Phoenix (2008)
Réunion du casting d’origine, oubliées les années d’errance avec machin l’imposteur au chant et je ne sais pas quel intermittent à la guitare. Wetton revient et, plus surprenant encore, Howe également. Passé le plaisir des retrouvailles, on s’inquiète rapidement avec le riff de « Never again » qui évoque les belles heures du groupe mais sonne « redite » ou « essayons de retrouver les vieux réflexes ». C’est malheureusement la tonalité générale de l’album. Le groupe tente vainement de renaître de ses cendres. Les chansons s’engluent, manquent de dynamique. Et surtout, les mélodies faibles recyclent des plans déjà entendus.

Omega (2010)
Deux ans supplémentaires semblaient nécessaires pour retrouver l’inspiration et ajuster la mécanique. Omega renoue avec les trois premiers albums, qualitativement parlant. Pour le reste Asia a rompu avec les poussiéreuses 70ies et le pur clinquant 80ies, proposant une version actualisée de sa pop prog. Downes a mis la pédale douce sur les claviers, évitant les boursouflures coutumières. Howe est resté le même, tout en délicatesse et mesure. Quant à Wetton, il est impérial dans un registre plus grave / medium (certains aigus lui étant désormais inaccessibles, il ne les cherche pas, cet homme est lucide). Omega est un album aéré, privilégiant l’émotion (« It was a time » magnifique, « I’m still the same », « I believe », « Through my veins »…) même si deux tubes dominent le disque : « Finger on the trigger » (une reprise du projet Icon de Downes et Wetton) et « Listen children ». Omega montre avec brio que ces musiciens avaient encore des choses à dire. La boucle est bouclée.

XXX (2012)
Faut pas lire « triple X » mais « trente ». Précision pour la génération porno-internet qui ne comprend plus les chiffres romains. Après l’excellent Omega. Tremblation. Emouvation. Érection. XXX excelle de bout en bout. Wetton impeccable, des claviers pouet pouet tut tut, de l’émotion, des tubes par paquets de douze, des interventions discrètes et classieuses de Steve « Walking Dead » Howe. Asia au meilleur de sa forme.

Gravitas (2014)
Le chant du cygne pour Asia, Wetton étant décédé depuis. Un album un peu mollasson, la part belle étant faire aux ballades et aux titres contemplatifs. Pas vraiment de tubes. Je sauve le disque parce qu’il est la dernière occasion d’écouter Wetton, mais bon…

Leave A Comment