Armored Saint • Win hands down (2014)

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Je m’en voudrais de jouer les rabat-joie mais le « heavy metal des années 2000 » est aussi passionnant que la lecture de la page Wikipedia consacrée à la discographie d’Overkill.
— Encore vos « c’était mieux avant »… On connaît la chanson !
Oui et non. Détaillons l’affaire. Les trois ingrédients essentiels dans le metal « moderne » sont par ordre d’apparition à l’écran : les voix hurlées, les riffs à un accord et le sous-accordage. Et si vous voulez mon avis (et a priori vous le voulez sinon vous iriez comater devant Blabbermouth), les trois auraient des chances de décrocher le grand prix de l’idiotie musicale du siècle (au même titre qu’auto-tune, les albums « remastérisés » et la starification des DJ).

Les voix hurlées
J’ai déjà raconté par le menu en quoi le cri dans la musique, aussi fondamentalement absurde soit-il, me semble logique. Le hard rock des origines se base sur une recherche de la limite, de la frontière entre l’acceptable et l’inacceptable, une quête de l’extrême. Et quoi de plus extrême que le cri ?
En outre, comme toutes les formes d’art, une fois atteinte la maîtrise formelle, on s’emmerde un peu. Reste alors à déconstruire, à casser le jouet pour voir s’il se passe quelque chose. Dans cette optique, les peintres ont arrêté de représenter ou réinterpréter la réalité allant même jusqu’à… cesser de peindre. Même tisane chez les compositeurs : une fois fignolés les outils harmoniques et mélodiques, décryptées les méthodes de composition et explorées toutes les voies possibles, il reste à créer de la « musique sans note». D’où la recherche tous azimut du côté du bruit, du cri et du concept, le metal n’étant évidemment pas le seul à gratter de ce côté là, les pionniers de la musique concrète ayant ouvert le dossier depuis soixante-dix ans.
Une fois qu’on a dit ça, et alors même que je suis devenu fan de quelques groupes à hurlement (In Flames première période par exemple) je reste tout de même persuadé que rien ne vaut un chanteur.

Un accord pour s’emmerder
Deuxième idiotie, le riff à un accord. Il en existe des brillants à commencer par celui de « Blackout » de Scorpions. Tan-tatan-tatan-tan-ta-tan… C’est beau, nerveux, fort… Hard. Quand le méchant thrash a déboulé il a récupéré le truc pour s’en servir autrement : bloquer sur l’accord et varier le staccato pour créer des séquences marteau-pilon. Pourquoi pas ? Dans leurs enchaînements de plans, les thrashers pouvaient bien stopper l’usine à riffs le temps d’une « respiration » et créer le contraste.
Mais ce qui ne constituait qu’un élément dans un break est devenu via le power, le death puis le néo, l’élément principal, le pilier fondateur des couplets. Comme à chaque fois que l’on appauvrit la recette (ici par retrait de la mélodie au profit du seul rythme) on nivelle, uniformise, lisse le résultat. Et on entend, joué à l’infini un pauvre accord plus ou moins syncopé pour un résultat de plus en plus uniforme, les possibilités rythmiques s’avérant finalement limitées dans ce cadre, quel que soit le niveau technique du musicien.

Sous-accordage : ça le fait grave
Pas une nouveauté en soi. Black Sab l’utilisait. D’autres, comme Guns’n’Roses par exemple, jouaient un demi-ton en dessous pour s’adapter à leur chanteur ou lui faciliter les passages les plus aigus. Mais le death metal utilisera des accordages bien plus bas pour créer son identité sonore. L’avantage ? Les graves (hyper compressés) renforcent l’effet percussif, le matraquage. L’inconvénient ? Les fréquences de la guitare se rapprochent de celles de la basse, rendant celle-ci pratiquement inutile. Dans cette course aux graves, les bassistes ont souvent opté pour des instruments à 5 cordes… Guitare et basse se retrouvent entremêlées et les distinguer dans le mix relève souvent de la gageure, notamment sur album. En live c’est plus simple, on n’entend que les guitares, la basse se limitant le plus souvent à produire un bourdon constant et indistinct.
— C’est bien ce que je disais, c’était mieux avant, gnagnagna…
Désolé d’être ronchon, mais avec toute cette histoire j’ai perdu les riffs, la nervosité et la basse pulsante pour ne gagner qu’un effet rouleau compresseur qui, s’il s’avère efficace dans l’écrasement de tout ce qui écoute, se révèle surtout lassant par son systématisme et son manque de subtilité.

Modern metal
Alors que reste-t-il à l’auditeur qui voudrait écouter du metal « moderne » sans cette approche rustaude ? Je dis « moderne » pour écarter évidemment le revival 80ies qui, logiquement, se complet à resservir le brouet habituel, synthèse de Riot, Saxon, Maiden et Metallica (période Kill’em all) avec voix castrat et prod Gillette.
A cette question je propose l’option Armored Saint.
— Ah parce qu’un groupe qui a débuté sa carrière en 1984 est censé être le chantre de la modernité ?
Vous, on ne vous a pas demandé le chemin de la plage, alors, allez écouter du metal core et on vous rappellera quand on aura terminé !
Armored Saint donc. Effectivement un vieux de la vieille. Eternel espoir californien, le groupe n’a jamais transformé l’essai, se maintenant dans cette zone grise du succès d’estime, remportant les seules félicitations de la critique et de quelques ultras. Une critique qui clamait la finesse d’exécution et le talent alors même qu’une fois passé March of the saint (disque à potentiel) on se mangeait Delirous nomad et Raising fear, deux albums lourdingues de ce metal US typique, sombre et « super super heavy parce qu’on n’est pas là pour rigoler », sans jamais la moindre luminosité ou la moindre envolée. Un boulot de tâcheron qui m’avait poussé à définitivement classer le groupe dans le tiroir « on s’en fout ». Tiroir qui s’est transformé au fil des années en armoire, en placard pour finir hangar (18 bien entendu) d’une surface équivalente à celle d’un terrain de foot.

30 ans d’expérience
Mais l’expérience m’a appris que certains groupes évoluent, mûrissent voire se bonifient avec le temps (quand d’autres pourrissent et tombent de l’arbre…). Et parfois, des drames naissent de belles choses. Symbol of salvation (1991, déjà une réussite) est le dernier disque du groupe entièrement composé par Dave Pritchard, disparu un an plutôt. Depuis c’est Joey Vera qui a repris la relève côté écriture. Avec réussite, notamment sur La Raza et Win hands down. Particularité de Vera, il est bassiste dans le groupe et a toujours joué des lignes de qualité. Mais sur ces deux disques en particulier, il s’affirme comme élément d’importance en proposant des plans groovy et en soignant leur articulation avec la batterie : on a donc droit à des motifs un peu plus « tribaux » et une charpente plus élaborée qu’à l’accoutumée. C’est peut-être un détail pour vous mais pour moi ça veut dire beaucoup (et cela rejoint mon propos liminaire) tant la basse est devenue le parent pauvre du metal, simple pourvoyeur de fréquences plutôt que de musique.
En outre, le metal d’Armored Saint a évolué et s’inscrit relativement bien dans l’époque, refusant les clichés 80 (dans les mélodies, le jeu ou la production) sans pour autant courir après les p’tits jeunes qui hurlent sur un accord (on y revient). Le groupe offre donc la possibilité, en 2017, d’écouter du heavy metal chiadé, adulte, sans régression adolescente ou passéisme, et finalement, sans concession.

Buisson ardent
Enfin, le dernier ingrédient notable et « nouveau » est le soin apporté aux refrains et aux mélodies de manière générale : les chansons gagnent en intensité et en impact grâce à des lignes de chant plus marquantes qui révèlent d’autant plus les qualités de John Bush. Le bonhomme claque ses phrases, les uppercute. Crochet du gauche (venant du champ droit… uh uh uh), accélération, enchaînement au corps… Bush varie l’intensité et pousse l’auditeur dans les cordes. Dans un registre medium / grave, il a ce qu’il faut de morgue et d’assurance pour instiller l’urgence, faire monter la pression et finalement exploser dans un registre plus aigu sur les refrains (où il évoque parfois Sebastian Bach de Skid Row).
Si Jean Buisson avait marqué les mémoires dans ses débuts chez Anthrax et l’album Sound of the white noise (LA réussite du groupe), on ne lui avait malheureusement plus donné grand-chose à chanter. Armored Saint lui offre un terrain de jeu parfait, un cadre idéal pour qu’il se révèle et libère son potentiel.

Le statut du groupe n’a pas changé avec la parution de Win hands down (ou de La Raza) : l’affaire est faite, il n’entrera jamais dans l’Histoire, restera éloigné du grand succès et des trains de vie bourgeois de ses contemporains. Tant pis pour lui. Mais de ce côté-ci des enceintes, il serait dommage de se priver de ses meilleurs disques, tant l’offre heavy metal pur au 21e siècle se réduit à la parodie, la redite ou l’hyper anecdotique.

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