Entre le marteau et l’enclume

Story of Anvil est le pendant direct de Some kind of monster, documentaire consacré à la création du St anger de Metallica. Les deux faces de la même pièce. Deux groupes confrontés à la création de leurs nouveaux albums et tentant de vivre avec leur rapport au succès. Même génération, des styles proches (le heavy à fragrances thrash). Une seule chose les sépare : la réussite.
Metallica a tout conquis et gagné toutes les batailles. Plus rien à prouver, plus rien à créer. Debout sur le toit du monde, les 4 n’ont qu’une seule certitude, une seule perspective : la descente. Voire la chute. Personne ne se maintient aussi haut très longtemps. Seule la mort ou la séparation permettent aux légendes de ne pas se ternir ou se fracasser. Led Zep a eu la « chance » de perdre son batteur avant l’album de trop (oui, j’aime In through the outdoor). Les Beatles ont splitté. Queen (mort), Jimi Hendrix (mort), Police (split), etc.

Le marteau
Les autres, comme Metallica, gâchent l’histoire en jouant les prolongations. Some kind of monster montre le spectacle navrant de cette lente et inéluctable agonie, de ces noyés qui se débattent, se croyant dans une mare alors que l’océan les entoure.
En dépit de ces pathétiques gargouillements d’egos, le documentaire s’avère passionnant. On n’imagine pas la vie des « tattoed millionaires » (comme le chantait Brousse Bitedanslefils quand il battait la campagne en solo). Comment éprouver la moindre empathie pour ces types qui se déchirent quant aux horaires de répétition ou le port de chemises hawaïennes, jouent mal de la mauvaise musique (encouragé par un producteur inconscient et profiteur) et que rien, à part leur nombril, ne semble intéresser ? La seule façon de supporter ce film c’est de se rappeler que ces êtres humains ont vécu des choses, des situations que nous ne connaîtrons jamais. Ils ont réussi grâce à leur musique, leur créativité, à une part d’eux-mêmes très intime. Cette réussite s’est manifestée, au delà de l’aspect financier, par des foules gigantesques qui les ont applaudis, aimés, admirés, plusieurs soirs par semaine, des années durant. Qui pourrait être adulé mondialement pendant vingt ans et ne pas changer, ne pas perdre la notion du réel ? Pas grand monde. Les Metallica de 1984, californiens puristes, n’ont pas résisté. Tout simplement. Leur perception du monde a changé. Et c’est compréhensible. Pas agréable, pas rock’n’roll, pas glorieux, pas mythique. Mais humain.
Vu sous cet angle, Some kind of monster n’est plus un documentaire sur des gosses de riche qui se disputent, mais un témoignage d’enfants perdus qui souhaitent qu’on les aime encore, qui veulent exister encore dans le regard des autres, de leurs fans, du monde.
— Vous nous racontez les Bisounours là non ? C’est « L’île aux enfants » ? Vous avez décidé d’être gentil ? Finies les méchancetés ? Va devenir chiant votre site internet…
— Il ne s’agit pas de cela. Mettez vous à la place de ces gars, juste une minute. Englobez leur univers, repassez vous leur histoire en accéléré et demandez-vous « Pourquoi continuent-ils ? ». La réponse que je propose me semble la seule crédible une fois que l’on a écarté tous les clichés : plus besoin d’argent, plus d’inspiration ou d’envie artistique… Plus de passion, elle les a quittés depuis longtemps. L’adrénaline des concerts, des foules hurlantes et de la conquête de la planète ont remplacé la flamme brûlante de l’obsession musicale, celle qui pousse à jouer, encore et toujours, avec ou sans public.

L’enclume
Anvil, contemporain de Metallica, a connu un début de succès à l’aube des années 80. Puis les changements de line-up et les problèmes de management lui ont fait rater le rendez-vous avec la gloire. C’est en tout cas ce dont sont persuadés, Steve « Lips » Kudlow (guitariste / chant) et Robb Reiner (batterie), les deux fondateurs du groupe. En résumé : 30 ans de galères, 12 albums et 1 quart d’heure de gloire.
Story of Anvil suit ces deux-là au quotidien, en tournée en Europe et dans le projet d’enregistrer leur treizième disque. A cinquante balais, Lips, adolescent éternel emmuré dans sa vie d’adulte, rêve encore de gloire et de ce succès frôlé. Quand Metallica deale un nouveau bassiste à un million de dollars, Kudlow et Reiner triment 5 jours par semaine sur des chantiers ou dans des cantines scolaires, cherchant comment réunir 30.000 livres pour payer le producteur Chris Tsangarides (déjà responsable de Metal on metal et Forged in fire)
Lips rêve, sous la neige de son Canada natal. Robb Reiner le suit, fidèle compagnon au regard triste, lui aussi persuadé que « ça va arriver ».
Le documentaire montre la galère. Celle des acharnés du rock. Empilé dans un camping car, ils sillonnent l’Europe, attendent des trains qui n’arrivent jamais, jouent dans des bars vides, s’embrouillent avec des mauvais payeurs… Douze disques et rien n’a changé. Ils vivent la même chose que tous ceux qui enragent dans les caves et les garages, chargent les amplis dans des camionnettes. Ceux-là même qui arrivent le lundi matin au boulot, cassés d’avoir mangé du bitume tout le week-end pour jouer à l’autre bout du pays. Pour le plaisir de faire cracher les amplis.
Story of Anvil remet les pendules à l’heure et rappelle que même pour un groupe semblant établi, rien n’est facile. Volonté et sens du sacrifice dominent. Et seules la flamme brûlante, la conviction de faire ce qui doit être fait et une indéfectible solidarité permettent de surmonter les épreuves et le découragement. Le cliché des palaces, des groupies et des jets ne concerne que les « super groupes ». Les autres s’entassent dans de mauvais bus ou des vans, dorment par terre, se douchent quand ils peuvent et mangent n’importe quoi. On ne va pas chialer, ils ont choisi et c’est toujours plus facile que l’usine ou les chantiers. Mais parfois, c’est ça ET les chantiers…
L’aventure est humaine. Lips et Reiner cavalent ensemble depuis 30 ans. Deux frères de metal, deux types dont l’amitié inaltérable dépasse la simple passion de la musique. En dépit des horreurs qu’Ulrich lance à Hetfield dans Some kind of monster, on imagine, à l’époque des vaches maigres, le même rapport à la vie à la mort entre ces deux là. Un pacte simple : quoi qu’il arrive, avancer. Ensemble.
Je ne tirerai aucune morale facile sur l’argent qui sépare et les épreuves qui rapprochent, ou autre « l’argent ne fait pas le bonheur » simpliste (à mort les proverbes). Je ne sais même pas si l’on peut tirer une leçon de ces documentaires. Si Some kind of monster énerve, Story of Anvil noue les tripes. L’histoire, aussi tragique, dramatique, voire ridicule soit-elle, montre surtout une fraternité rare, une naïveté rafraîchissante dans notre quotidien cynique.

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